ALEXANDRIE LA GRANDE (André Bernand), ALEXANDRIE LA MAGNIFIQUE(Jean Yves Empereur)

Les adjectifs employés par les deux auteurs cités expriment bien l'admiration que suscitait déjà dans l'Antiquité Alexandrie. Nous renvoyons aux extraits de Diodore de Sicile et Strabon, témoins visuels, plutôt que de reprendre la description. Ils ont dit les choses mieux que nous ne saurions le faire. (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Strabon, Géographie universelle). Nous ne disposons quant à nous que de leurs témoignages et aussi des données de l'archéologie sous marine. Encore convient-il de préciser que ces deux auteurs n'ont parlé que de l'Alexandrie des Lagides et des débuts du règne d'Auguste. Or sous l'Empire la ville s'est considérablement transformée : elle s'est agrandie, elle s'est enrichie de bâtiments nouveaux mais elle a subi aussi des destructions considérables entre les règnes de Trajan (IIe siècle) et Dioclétien (fin du IIIe siècle) du fait de la répression brutale d'insurrections de la population par le pouvoir central. À quoi s'ajoutent les destructions qui ont accompagné les débuts du Christianisme, les luttes des chrétiens entre eux, les luttes entre les chrétiens et les païens, la conquête de la ville par les troupes du calife Omar en 641 ap. J.-C., les interventions des hommes au cours des siècles de la domination ottomane et jusqu'aux travaux de l'époque moderne, qui anéantissent ce qui restait du passé, c'est à-dire, d'après les voyageurs de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, fort peu de choses ( Volney, Voyage en Syrie et en Égypte, Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem ).
En quoi l'archéologie sous-marine intervient-elle ? Du fait que les catastrophes naturelles ont détruit toute une partie de la ville : affaissement du littoral aux IVe et Ve siècles, tremblement de terre qui renverse le phare, une des sept merveilles du monde, au Moyen-Âge. On a cru en avoir retrouvé les matériaux dans la mer mais cette hypothèse est à réexaminer, selon les spécialistes.
La splendeur d'Alexandrie ne résidait pas seulement dans le plan, le tracé et la largeur des grandes artères, la beauté des palais, des monuments publics, les installations portuaires, les citernes, les nécropoles et les jardins mais aussi dans le fait qu'elle fut un foyer de civilisation qui rayonna dans tout l'espace méditerranéen, dans un contexte politique qui ne fut pas toujours favorable.
Nous explorerons les domaines qui ont assuré la gloire d'Alexandrie et qui lui ont permis de l'emporter sur ses rivales, Antioche et Pergame, l'art, en particulier la littérature, les sciences , la technique, sans oublier quelques considérations nécessaires sur la religion et la philosophie. Même si on envisageait de ne pas dépasser la date retenue par André Bernand (294 après J.C.) comme terme de notre exposé, nous comptons près de six siècles, au cours desquels les activités culturelles n'ont pas eu la même intensité. Il nous faut donc tenir grand compte de la chronologie, si nous ne voulons pas fausser les perspectives.
La première période à considérer est celle de la royauté des Lagides. Encore convient-il de nuancer le propos dans la mesure où les soubresauts de la vie politique, la personnalité des souverains restreignent encore la période de plein épanouissement de la civilisation. Le rôle des premiers Lagides fut déterminant dans l'éclosion et le développement de la culture alexandrine, en particulier grâce à la création du Musée (Museion) et de la Bibliothèque. Dans la Grèce de l'époque classique, avaient existé des musées et des bibliothèques. L'originalité des deux institutions alexandrines était qu'elles furent des créations des rois, soucieux de rivaliser à la fois avec les grandes cités, Athènes surtout, et les autres royaumes hellénistiques, ceux de Pergame et d'Antioche. Créations de prestige donc mais manifestation aussi d'un réel attachement aux choses de l'esprit : Ptolémée Ier Sôter n'avait-il pas écrit des Mémoires ou une Histoire d'Alexandre, aujourd'hui perdue, mais dont s'est inspiré Arrien qui en faisait, semble-t-il grand cas ?

Le Musée

Des bâtiments du Musée, création de Ptolémée Ier, il ne reste rien ; on ne le connaît que par les descriptions des Anciens, on ignore même son emplacement exact, on sait peu de choses sur le statut de ses membres , la vie qu'ils y menaient, si ce n'est que le cadre était agréable, bien protégé des rumeurs de la ville et propice à la vie intellectuelle, aux échanges, aux rencontres qu'elle suppose, et à leurs travaux : existence de salles spécialisées (pour les dissections), d'appareils (pour les astronomes). Le titre de " pensionnaire du Musée " assurait une grande notoriété.
L'apogée du Musée se situe au troisième siècle av. J.-C., le déclin commençant sous le règne de Ptolémée Philopator (221-204) : le pouvoir royal est affaibli à l'intérieur et l'Égypte menacée à l'est par les Séleucides. L'institution n'en continuera pas moins de jouir d'un grand prestige jusqu'à l'époque romaine. .

La Bibliothèque

La Bibliothèque mettait à la disposition des artistes, penseurs et savants les livres acquis et fabriqués, reproduits en un grand nombre d'exemplaires que des bibliothécaires de grand talent avaient classés. Elle fut créée en 290 sur les conseils de Démétrios de Phalère qui, après avoir gouverné Athènes pendant dix ans, s'était établi en Égypte au terme d'une longue errance. C'était un polygraphe, disciple de Théophraste, lui-même familier, successeur et héritier d'Aristote, en particulier de sa bibliothèque qui fut achetée après sa mort pour la bibliothèque d'Alexandrie. C'est un exemple parmi d'autres. En effet partout, dans le monde méditerranéen, dans les cités, chez des particuliers, les acheteurs alexandrins se livraient à une chasse aux livres en affrontant la concurrence de Pergame. Il est difficile d'évaluer le nombre de volumes rassemblés mais nous avons tout lieu de penser, d'après les témoignages d'auteurs de différentes époques, qu'il fut considérable. L'atteste aussi la nécessité de créer des annexes. Tous les bibliothécaires furent des hommes remarquables, dont nous parlerons plus loin.
Cette bibliothèque subit des pertes considérables à plusieurs reprises sous la République (guerre d'Alexandrie) et sous l'Empire. Ces pertes ont été parfois réparées mais pas complètement et il est certain qu'au début du Ve siècle ap. J.-C. beaucoup d'ouvrages avaient déjà disparu, détruits ou transportés ailleurs, à Rome en particulier. Lors de la prise de la ville par le calife Omar, l'incendie paracheva les désastres antérieurs.


ALEXANDRIE