LA LITTÉRATURE

Nous sommes dans un domaine mieux connu : malgré le très grand nombre d'oeuvres perdues, malgré l'affaiblissement de certains genres qui n'ont plus la place qu'ils occupaient dans la période classique (l'éloquence politique a disparu sous une monarchie quasi absolue qui ignore le débat public ; la tragédie, la grande poésie lyrique liée aux jeux olympiques ont disparu, la comédie et la philosophie demeurent athéniennes), il existe une littérature alexandrine qui possède ses caractères propres et qui, si elle a été parfois décriée, a laissé des oeuvres poétiques dignes d'intérêt.
Tous les écrivains représentant la littérature alexandrine ne sont pas originaires d'Alexandrie mais beaucoup y ont fait des séjours ou s'y sont fixés, occupant parfois des fonctions officielles. Nous retiendrons les noms de Callimaque, d'Apollonios de Rhodes, de Théocrite.

Callimaque

Callimaque était originaire de Cyrène, colonie grecque de Libye.. Il vint s'établir à Alexandrie vers 290/285 et mourut après 244, date de son dernier poème. Il fréquenta assidûment la cour, et se consacra d'abord à l'organisation de la bibliothèque sous la direction de Zénodote, philologue érudit, éditeur d'Homère, le premier bibliothécaire en titre et continuateur de Démétrios de Phalère qui avait présidé à sa fondation. C'était un savant et un poète. Son oeuvre était immense mais le peu de choses qu'il en reste permet de se faire une idée de son originalité par rapport aux oeuvres dans la tradition desquelles elles s'inscrivent : c'est le cas de ses Hymnes, distincts par l'inspiration des Hymnes homériques, du poème des Origines (Aitia) qu'on rapproche d'Hésiode et dont il ne subsiste que des fragments. Il en est ainsi d'autres poèmes et de ses épigrammes. Au service d'une poésie familière qui vise à plaire, il met son talent de versificateur, capable aussi d'écrire en plusieurs dialectes.

Apollonios de Rhodes

Apollonios de Rhodes est, semble-t-il, né à Alexandrie où il a dirigé la Bibliothèque après Zénodote. Il fut le précepteur de Ptolémée III Évergète, le disciple et l'ami de Callimaque, avec qui il se brouilla. A la suite de l'échec de son grand poème les Argonautiques, il s'exila à Rhodes. Sa vie, au demeurant, est fort mal connue. Ce poème en quatre chants, intégralement conservé relate la conquête de la Toison d'Or, en Colchide, par Jason et ses compagnons. Apollonios ramène l'épopée à des dimensions plus humaines, il déploie sa connaissance de la mythologie, des légendes et il la nourrit de réminiscences littéraires. Cette oeuvre a eu un grand succès et une grande influence auprès de la postérité, ce qui explique qu'elle ait été conservée.

Théocrite

Il a vécu aussi au IIIe siècle av. J.-C.. Il est le contemporain de Callimaque et d'Apollonios. Il est né à Syracuse, a séjourné dans l'île de Cos, proche de l'Asie Mineure, puis à Alexandrie. Il retourna, semble-t-il, à Cos.
Écrivain fécond, il a pratiqué divers genres mais il nous est surtout connu par ceux qu'il a créés, l'idylle (eidyllion) et la poésie bucolique (de boucolos= bouvier), qui seront pratiqués non seulement en Grèce mais à Rome (Virgile) et dans notre dix-huitième siècle (André Chénier).
Les trente idylles représentent parfaitement la poésie alexandrine : ce sont des pièces courtes. qui traitent d'une manière familière jusqu'aux héros mythologiques (Héraclès). Les poèmes bucoliques mettent en scène dans un cadre champêtre, d'une manière réaliste de vrais bergers occupés à élever et à surveiller leurs troupeaux, à fabriquer des fromages, mais qui sont aussi épris de poésie, organisant entre eux des concours poétiques et musicaux, où ils chantent leurs amours.
Parmi ces idylles, deux concernent plus particulièrement Alexandrie : les Syracusaines ou les femmes à la fête d'Adonis (XV) et Éloge de Ptolémée (XVII). La première se divise en trois parties : une scène de comédie qui se déroule à l'intérieur de la maison de Praxinoa que vient chercher son amie Gorgo pour aller assister à la fête donnée en l'honneur d'Adonis , une description du spectacle de la rue, envahie par la cohue qui s'y presse en cette occasion, l'hommage à Adonis que chante une artiste renommée, à l'intérieur du palais royal. Nous avons dans cette pièce une idée de la variété de la poésie de Théocrite. Nous la retrouvons ailleurs. Dans la peinture de l'amour, dans la succession du registre familier et réaliste avec une inspiration plus haute, mais gâtée parfois, comme dans l'hymne en l'honneur de Ptolémée, par la flagornerie du courtisan.
On ne saurait citer tous les auteurs qui vécurent et s'illustrèrent à la même époque à Alexandrie.
On insistera sur ce qu'ils avaient en commun : ils furent des érudits, des artistes maîtres dans les genres qu'ils pratiquaient, dans la versification. Ils étaient protégés du pouvoir, ils se connaissaient, s'appréciaient, rivalisaient entre eux, se dédiaient leurs oeuvres, se brouillaient quelquefois. On peut ajouter à ceux que nous avons cités Aratos, philosophe, mathématicien, qui présenta à ses contemporains les connaissances astronomiques de son temps : originaire de Cilicie, il fréquenta la cour de Macédoine avant de s'installer à Alexandrie. De lui il nous reste ses Phénomènes, poème didactique, genre appelé à un bel avenir. On n'oubliera pas non plus, parmi les petits genres, les épigrammes , les inscriptions et les épitaphes. Ailleurs certains auteurs furent influencés par les Alexandrins, tel Hérondas, contemporain de Théocrite, qui vécut à Cos et qui alla plus loin que lui dans le domaine de la satire. À côté de ces poètes érudits dont la science pouvait étouffer l'inspiration poétique, vivaient d'autres lettrés qui les côtoyaient au Musée et à la Bibliothèque, les éditeurs des grandes oeuvres poétiques du passé, l'Iliade et l'Odyssée, les tragiques, Eschyle, Sophocle et Euripide, les auteurs comiques de l'ancienne comédie (Aristophane) et des innombrables pièces de la comédie nouvelle dont il reste si peu de choses (Ménandre). Zénodote, le bibliothécaire, Aristarque de Byzance, Aristarque de Samothrace, furent les premiers philologues qui ont fondé la critique des textes. Les éditeurs de nos jours sont encore tributaires des jugements de Zénodote sur le texte homérique (rejets de vers ou de passages interpolés). On leur doit aussi le choix des oeuvres majeures parmi l'immensité des oeuvres qu'ils pouvaient lire et qui ne sont plus pour nous que des noms. Sous Ptolémée Philadelphe (285-247) fut entreprise la traduction de la Bible dite des Septante. Elle se développa sur plusieurs siècles pour s'achever à la fin du Ier siècle ap. J.-C. par l'Ecclésiaste. Cette traduction est sans doute apparue comme une nécessité, l'hébreu n'étant plus pratiqué par les centaines de milliers de juifs hellénisés qui vivaient à Alexandrie.


ALEXANDRIE