HISTOIRE DIPLOMATIQUE. LES RELATIONS INTERNATIONALES

L'armée

Les relations avec les peuples voisins furent tranquilles pendant presque tout le IIIe siècle (cf. la partie consacrée aux Lagides). L'Égypte est la puissance la plus importante de la Méditerranée orientale : son armée, constituée à l'origine de mercenaires ( Macédoniens, Grecs de la Grèce continentale, du Péloponnèse, des îles -de la Crète en particulier, d'Asie Mineure, a élargi son recrutement en incorporant des Égyptiens. Le roi peut aussi faire appel à de nombreux réservistes (anciens soldats ou héritiers d'anciens soldats disposant d'une parcelle de terre (kléros) qui leur a été accordée par le pouvoir, lequel dispose en outre d'une milice de militaires de carrière payée par le Trésor royal. Cette armée est installée dans des casernes à Alexandrie et dans des garnisons à l'intérieur du pays. Cette description, quoique très schématique, permet de comprendre que les souverains lagides ont disposé de forces très importantes pour les guerres extérieures et pour la répression de rébellions intérieures.

La flotte

Par nécessité les Égyptiens ont créé une flotte, constituée de navires de grandes dimensions, voire de très grandes dimensions (on constate dans tous les royaumes hellénistiques une tendance au gigantisme) et d'autres plus légers, qui leur assure la maîtrise de la mer. Elle est basée à Alexandrie, à Chypre, en Cyrénaïque, en Crète et même sur la côte de Syrie et de Phénicie. Armée et flotte ont tenu en respect les autres puissances, d'autant que la principale d'entre elles, celle des Séleucides, était occupée ailleurs.

Égypte et Syrie

Séleucos Ier avait hérité d'un royaume immense qui s'étendait de la Méditerranée jusqu'en Afghanistan, qui se disloqua très vite : tout séparait les peuples qui l'habitaient, la langue, la religion, les moeurs et les coutumes. Sous ses successeurs, le royaume est peu à peu réduit à la Syrie (toutefois, sa capitale, Antioche, est une rivale d'Alexandrie et Pergame). . C'est sous le règne de Ptolémée IV Philopator (221-204) que les choses se gâtèrent. En Égypte les rois n'ont plus l'énergie des premiers Ptolémées, en Syrie, un nouveau monarque qui prendra le surnom de Grand accède au trône en 223, Antiochos III (242-187), qui entre- prend de reconquérir les territoires perdus. La guerre éclate entre l'Égypte et la Syrie. Elle tourne d'abord à l'avantage de Ptolémée IV, qui, en juin 217, bat Antiochos à Raphia, à la frontiére des deux pays. Simple répit pour Ptolémée qui sur le plan intérieur doit faire face à des troubles causés par les exactions d'une administration corrompue et la crise économique consécutive aux dépenses engagées pour la guerre. Ptolémée a dû faire appel à des soldats indigènes, qui, forts du rôle qu'ils ont joué, se rebellent. Quand Ptolémée meurt, les difficultés s'accroissent, son successeur étant mineur. La régence ne peut empêcher la sécession des régions du sud. Antiochos en profite pour reprendre la guerre qui tourne à son avantage. Les Égyptiens sont chassés de l'Asie Mineure. La paix est signée. Ptolémée V Épiphane (204-180) épouse la file d'Antiochos, Cléopâtre. Le jeune roi peut reconquérir le sud du pays. Quant à Antiochos, il reconstitue en partie l'empire hérité d'Alexandre mais il se heurte bientôt aux Romains, mécontents déjà qu'il ait accueilli Hannibal exilé, quand Rhodes et Pergame, menacés par lui dans leurs intérêts, font appel à eux. Il est vaincu par les Scipions à Magnésie du Sisypile en 189 et se voit imposer le traité d'Apamée qui libère l'Égypte de la menace des Séleucides.

Les Romains dans le monde oriental

Les Romains jouent dorénavant un rôle qui ira grandissant dans le monde oriental, Et dont l'intensité dépendra de la situation internationale et des autres conflits locaux, sources de difficultés pour la politique romaine. Rome ne quitte pas des yeux la région et intervient aussi bien dans les relations internationales que dans la politique intérieure. Quand Ptolémée V Épiphane mourut, en 180, la régence de son épouse Cléopâtre Ière ne dura que quatre ans. Après sa mort (en 176), l'entourage du nouveau roi, né en 186, oubliant toute prudence crut pouvoir reprendre la guerre contre la Syrie mais l'entreprise tourna au désastre. Antiochos IV Épiphane (roi de 175 à 164), deuxième fils d'Antiochos le Grand vainquit les Égyptiens et se fit couronner pharaon à Memphis ! Les Romains lui signifièrent brutalement de choisir entre l'Égypte et l'amitié du Peuple romain. Il s'inclina.

Le déclin des Lagides ; rôle grandissant des Romains

Nous avons esquissé à grands traits le déclin des Lagides. Rappelons-les : il tient aux hommes et en particulier aux dissensions entre les membres de la famille royale, fomentées et attisées par leur entourage Dissensions, le mot est faible : une véritable haine les anime les uns contre les autres et les pousse à s'affronter et à avoir recours à l'assassinat. Ptolémée VI Philométor, roi en 180, est fait prisonnier par Antiochos IV. Son cadet, Ptolémée VIII Évergète II le remplace entre 170 et octobre 164 puis le chasse. Ptolémée VI se réfugie à Rome. Son frère se rend à tel point impopulaire que le Sénat romain intervient : Ptolémée VI retrouve son trône à Alexandrie mais son frère reçoit la Cyrénaïque. Ce partage, imposé par Rome, est la première intervention dans les affaires intérieures et manifeste la dépendance des rois par rapport à Rome. Ptolémée VIII remonte sur le trône à la mort de son aîné en 145 et règne jusqu'en 116.
À ces rivalités s'ajoutent les troubles intérieurs. Mis à part la courte période de 163 à 145, l'opposition aux Lagides grandit dans le pays et à Alexandrie, où le peuple est prompt à s'enflammer. L'économie est ruinée, l'anarchie, l'insécurité, la misère s'installent, le brigandage se répand. En 96 Rome hérite la Cyrénaïque. Elle aurait pu réclamer l'Égypte que Ptolémée X Alexandre Ier (107-88) lui avait laissée en héritage mais elle était trop accaparée par la guerre contre le roi du Pont, Mithridate, et paralysée par la guerre civile (Marius-Sylla). L'indépendance, toute théorique, des Lagides bénéficia d'un sursis. Le Sénat différa une intervention. Les choses changèrent quand Mithridate, vaincu par Pompée, se fut suicidé (63 av. J.-C.). Pompée, pour qui l'Orient était un tremplin pour la conquête du pouvoir à Rome, réduisit la Syrie en province romaine en 64. À ce moment régnait sur l'Égypte Ptolémée XII Néos Dionysos. Ce personnage, surnommé aussi le "Flûtiste" (Aulètès), était monté sur le trône en 80. Il avait une soeur, Cléopâtre Tryphaina et un frère, qui s'appelait aussi Ptolémée. Tous trois étaient des bâtards de Ptolémée XI Sôter (mort en 80). On s'était tourné vers eux quand, à la suite de troubles intérieurs d'une rare violence, le trône s'était trouvé vacant. Aulétès, l'aîné, devint roi. Il épousa sa soeur qui devint Cléopâtre VI et son frère reçut l'île de Chypre. Ce partage assura la paix pour un temps. La vie d'Aulétès n'en fut pas moins très agitée. Il était exposé aux humeurs du peuple d'Alexandrie et à la menace d'une intervention romaine. Pour se prémunir contre celle-ci et s'assurer la bienveillante protection du peuple roi, il dut acheter les hommes politiques romains, ce qui obéra considérablement ses finances et lui aliéna davantage encore les Alexandrins. Pompée, rappelons-le, était arrivé en Orient, après sa victoire sur Mithridate (en 66), avec l'évidente intention de l'organiser à sa guise et au mieux de ses intérêts. Après la Syrie, il visait l'Égypte mais ses rivaux veillaient, peu désireux de le voir acquérir une grande puissance, et il ne put parvenir à ses fins. Le Flûtiste put même se faire reconnaître comme roi par le peuple romain, en 59, en se conciliant à prix d'or les bonnes grâces des triumvirs, César, Pompée et Crassus.
Malheureusement pour lui, l'annexion de Chypre par Caton en 58 et le suicide de son frère provoquèrent des émeutes qui le chassèrent d'Alexandrie. Il avait eu soin d'emporter son trésor ce qui atténua les rigueurs de son exil, à Rhodes d'abord puis à Rome même. Sa femme et sa fille Bérénice IV occupèrent ensemble le trône. Il dépensa en vain beaucoup d'argent à Rome pour gagner les politiques à sa cause et obtenir un appui pour reconquérir son trône. Il repartit pour l'Orient à l'automne 57 et s'installa dans le temple d'Artémis à Éphèse. À Rome rien ne bougea. Pompée ne réussit pas à décider le Sénat à rétablir le Flûtiste. En revanche celui-ci obtint, au prix de dix mille talents, l'aide du gouverneur de la nouvelle province de Syrie, Aulus Gabinus. Les troupes romaines entrèrent en Égypte, vainquirent celles d'Archélaos, mari de Bérénice IV, restée seule au pouvoir après la mort de Cléopâtre VI. Archélaos mourut dans la bataille, et Aulétès revint à Alexandrie. Il fit assassiner sa fille Bérénice IV et régna de nouveau (55 av. J.-C.). Mais il était ruiné et endetté. Il en était réduit à des expédients : il dévalua l'étalon monétaire, le tétradrachme, qui n'avait pas bougé depuis le premier Ptolémée et ramena sa teneur en argent de 90 % à 33%. L'effondrement monétaire préludait à l'effondrement politique.

La fin des Lagides

Quand le Flûtiste mourut en 51 av. J.-C., il laissait quatre enfants, deux filles, les aînées, et deux garçons. Il avait envisagé que Cléopâtre VII (dix-huit ans) et Ptolémée XIII (douze ans) seraient associés sur le trône. C'était une solution illusoire, même si le Sénat romain en devait être le tuteur en la personne de Pompée. Cléopâtre prit l'avantage au début, régnant seule, mais les partisans de son frère lui imposèrent, en 50, une corégence avant de la reléguer à la seconde place. Cette lutte se déroulait en une période de crise alimentaire comme l'Égypte n'en avait jamais connu de telle auparavant. Cléopâtre fut obligée de s'enfuir et trouva refuge à Ascalon, en Palestine. Pour l'empêcher de revenir les partisans de son frère avaient massé une armée à Péluse.
On sait que dans ces années une guerre civile avait éclaté à Rome entre César et Pompée. Vaincu à Pharsale le 9 août 48, Pompée, cherchant un refuge en Orient, où il avait joué un rôle politique majeur, après avoir envisagé d'autres contrées, avait fui vers l'Égypte où il espérait trouver un refuge.
Deux ministres de Ptolémée, pensant gagner les faveurs du vainqueur, le firent assassiner à son débarquement sur la plage de Péluse (Plutarque, Vie de Pompée ; Lucain, La Pharsale). Dès lors les événements s'enchaînent : arrivée de César à Alexandrie, sa colère contre les assassins de Pompée, qu'il châtiera (les pleurs qu'il répandit ont paru suspects à beaucoup (Lucain, La Pharsale), l'apparition de Cléopâtre devant lui ( Plutarque, Vie de César ; Lucain, La Pharsale), la Guerre d'Alexandrie où César faillit tout perdre (César ; Plutarque), la mort de Ptolémée XIII, Cléopâtre seule reine d'Égypte par la grâce de son illustre amant (Suétone, César), la croisière triomphale sur le Nil en 47, la protection du pouvoir de la reine par trois légions romaines laissées sur place par César quand il retourne à Rome, en juin 47. Cléopâtre accoucha bientôt d'un fils, Ptolémée César, qu'on appela Césarion. L'Égypte dès lors est un protectorat romain.

Cléopâtre

Si les événements de la période qui s'ouvre en 47 et qui s'achève en 30 sont bien connus, en revanche, les historiens constatent la pénurie des informations sur la situation intérieure du royaume dont on a des raisons de supposer qu'elle a pu s'améliorer : "les papyrus sont en nombre infime, les inscriptions, tant grecques qu'égyptiennes sont rares " (Michel Chauveau). À la demande de César, Cléopâtre vint à Rome, à l'automne 46. Elle ne la quitta qu'après les ides de mars.(15 mars 44). pour regagner l'Égypte. Dans la guerre civile qui suivit l'assassinat de César, Cléopâtre soutint les Césariens (triumvirat, en 43, d'Antoine, Lépide, Octavien, le futur Auguste, qu'on appelle aussi Octave
"Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre"
Corneille, Cinna, IV, 2 ").
Elle affronta des difficultés (entre autres, destruction par une tempête de la flotte qu'elle avait envoyée au secours des Césariens en 42). Elle dut aussi se justifier devant Antoine à qui était échu l'Orient dans le partage du monde entre les triumvirs. Elle le subjugua dans cette première rencontre qui eut lieu à Tarse (Plutarque, Vie d'Antoine). Antoine passa l'hiver 41-40 à Alexandrie (Plutarque, Vie d'Antoine), où il mena une vie fastueuse dans des fêtes perpétuelles (Plutarque, Vie d'Antoine). Si épris de Cléopâtre qu'il fût, Antoine passa quatre ans de 40 à 36, loin d'elle, occupé par les affaires en Asie Mineure, des voyages en Grèce et en Italie, à Rome même. Le partage du monde, qui avait fait l'objet d'un accord n'avait pas éteint les ambitions respectives d'Antoine et d'Octavien. Peu à peu, la lutte pour le pouvoir s'exacerba entre les deux hommes. Dans sa politique de réorganisation du monde oriental, Antoine avait besoin de trouver un appui auprès de Cléopâtre, l'Égypte étant une pièce maîtresse de l'entreprise. Les raisons politiques jouent donc un rôle au moins aussi important dans sa conduite que les sentiments ! Ce sont ses ennemis qui se sont employés à mettre en valeur la soumission d'Antoine à Cléopâtre, thème repris par Plutarque. dans sa Vie d'Antoine (Plutarque, Vie d'Antoine). Il n'est pas dans notre sujet de raconter le conflit dans lequel vont s'affronter Octavien et Antoine. Conflit à rebondissements : âpre avant 40, il sembla s'apaiser après la mort de l'énergique épouse d'Antoine, Fulvie, considérée comme responsable de l'affrontement entre les deux hommes (Dion Cassius, Histoire de Rome). Les deux triumvirs (Lépide, qui a obtenu l'Afrique ne joue pas un rôle de premier plan) se partagèrent de nouveau le monde (Occident pour Octavien, Orient pour Antoine, paix de Brindes en septembre 40) et scellèrent leur accord par un mariage : Antoine épousa la soeur d'Octavien, Octavie.
Antoine rêve d'établir l'ordre romain dans l'Orient et par une conquête universelle, dans la lignée d'Alexandre, de devenir l'égal de César et de Pompée. Déjà, en 39/38, son lieutenant fidèle, Publius Ventidius Bassus, avait purgé l'Asie des derniers républicains qui s'y étaient réfugiés, et, en vainquant les Parthes, vengé Crassus (désastre de Carrhae, où périrent trente mille Romains et Crassus lui-même, en 53). En 36 Antoine lança contre les Parthes une grande expédition qui tourna mal : son armée, forte de 100000 hommes (Plutarque, Vie d'Antoine), subit des pertes considérables dans les combats, dans un long siège infructueux et, surtout, dans la retraite héroïque qui suivit, du fait de la maladie, de la faim et de la soif. Il sauva finalement une partie de son armée (Plutarque, Vie d'Antoine), mais sortit très affaibli par rapport à son rival Octavien de cette malheureuse aventure. Ayant rejoint Cléopâtre en Syrie, il gagna avec elle Alexandrie dont il retrouva les fastes. Au terme d'une guerre contre le roi d'Arménie qu'il vainquit sans pourtant le dominer, il célébra son triomphe (Plutarque, Vie d'Antoine), ("une sorte de triomphe" selon Dion Cassius, Histoire de Rome) à Alexandrie dans l'été 34.La propagande d'Octavien ne manqua pas d'exploiter ce fait (c'était à Rome que se célébraient les triomphes !) ainsi que l'influence de plus en plus grande de Cléopâtre, contre Antoine. Dans la guerre larvée qui les opposait, Antoine conservait des partisans à Rome même. Tous les moyens étaient donc bons, aux yeux d'Octavien, pour l'affaiblir : l'image d'une vraie romaine que donne Octavie par la dignité de son attitude quand Antoine divorce d'elle en mai 32, le fait que Cléopâtre accompagne Antoine dans tous ses déplacements, en Grèce (séjours à Éphèse, à Samos et à Athènes), et fasse partie de son état- major. Cette propagande pourtant était loin d'être toujours efficace. Même quand, dans son rêve oriental, Antoine devient un nouveau Dionysos et que Cléopâtre est assimilée à Aphrodite, on ne s'émeut guère à Rome. Quand Octavien, exploitant la trahison de deux personnages de l'entourage d'Antoine, devenus hostiles à Cléopâtre, s'empare du testament qu'Antoine avait déposé chez les Vestales et en révèle le contenu (selon Dion Cassius, "Antoine y affirmait sous serment que Césarion était réellement le fils de César [et de Cléopâtre], faisait des présents considérables aux enfants de l'Égyptienne élevés par lui et demandait à être enseveli à Alexandrie et aux côtés de Cléopâtre" 50,3,3-5). La lecture au Sénat, malgré l'illégalité du procédé, fit davantage impression. Ces dispositions étaient pourtant connues et elles avaient fait déjà l'objet des attaques d'Octavien mais la révélation publique les authentifiait et la propagande d'Octavien avait beau jeu de montrer qu'Antoine, entièrement asservi à Cléopâtre, n'était plus un vrai Romain (Dion Cassius, Histoire de Rome). Cléopâtre devient un "fatale monstrum", contre qui se concentrent les attaques, puisque Antoine ne peut plus être considéré comme un vrai Romain, et c'est à elle que, selon les rites, fut déclarée la guerre, après qu'Antoine, désigné consul pour l'année 31 eut été déchu (Dion Cassius, Histoire de Rome). Il était présenté dorénavant comme l'allié de Cléopâtre. C'était l'Occident qui faisait la guerre à l'Orient. L'opinion, en Occident précisément, fut-elle aussi unanime que la propagande d'Octavien s'attacha à le proclamer, au moment des événements, comme plus tard les Res Gestae d'Auguste ? On a des raisons d'en douter mais c'est la vision des choses que voulut donner le pouvoir.
La bataille décisive eut lieu sur mer, à Actium, le 2 décembre 31. On s'est étonné qu'Antoine ait choisi ce théâtre d'opérations alors qu'il était en état d'infériorité numérique et qu'il avait sur le continent des forces terrestres nombreuses et aguerries. Selon Plutarque , ce serait sous l'influence de Cléopâtre qui souhaitait un repli sur l'Égypte (Plutarque, Vie d'Antoine). Ce qu'on a présenté parfois comme une fuite et une trahison (l'abandon du combat par la flotte égyptienne) était l'exécution d'un plan établi, malheureusement révélé à Octavien par la trahison d'un transfuge. Agrippa, l'amiral d'Octavien put adapter sa tactique, sans pour autant réussir à empêcher la retraite de Cléopâtre et d'Antoine et à détruire le reste de la flotte réfugiée dans le golfe d'Ambracie. Au soir de la bataille rien n'était joué encore. Ce qui consomma la défaite d'Antoine, c'est que son plan n'était connu que de peu de gens. Les émissaires d'Octavien s'employèrent à faire croire qu'Antoine avait abandonné les siens pour obtenir la reddition de la flotte et la défection de l'armée de terre. C'en était fini du rêve oriental pour Antoine et, pour Cléopâtre de l'espoir de sauvegarder l'indépendance de l'Égypte. La trahison, l'impossibilité de fuir ailleurs ne laissaient guère d'autre issue que la mort, aucune pitié n'étant à attendre d'Octavien, très actif pour enlever à son adversaire ses derniers alliés et soutiens. Elle fut précédée d'ultimes journées de fêtes et de banquets (Plutarque, Vie d'Antoine). Antoine, abandonné de tous se suicida (Plutarque, Vie d'Antoine). Cléopâtre, après avoir fait de magnifiques funérailles à Antoine (Plutarque, Vie d'Antoine), avec l'autorisation d'Octavien, essaya-t-elle de séduire ce dernier ? Certains l'ont dit, mais la reine déjoua son espoir de la ramener à Rome pour la faire figurer dans son triomphe en se donnant la mort, soit en se faisant mordre par un aspic soit en se piquant avec une aiguille empoisonnée (Plutarque, Vie d'Antoine). Elle venait d'avoir trente-neuf ans. Octavien lui fit de grandes funérailles et unit Antoine et Cléopâtre dans un même tombeau.
Octavien fit mettre à mort Césarion et un fils de Fulvie, arrivés presque à l'âge d'homme, il épargna les jeunes enfants d'Antoine et de Cléopâtre ; à l'égard de certains des fidèles d'Antoine il fit preuve de clémence, il se montra inexorable pour d'autres. Il épargna Alexandrie et ses habitants et réduisit l'Égypte à l'état de province romaine avec un statut particulier, comme on l'a déjà dit : elle fut administrée par un chevalier nommé par Octavien. Le premier gouverneur fut un ami du maître, le poète Cornélius Gallus (Suétone, Vie d'Auguste).

Personnalité de Cléopâtre

La propagande romaine contre Cléopâtre

Conclusion sur la période des Lagides (323-30 av. J.-C.)

Près de trois siècles s'écoulent entre la fondation d'Alexandrie et la fin de l'indépendance de l'Égypte, à la mort de Cléopâtre. L histoire de cette période était méconnue, sinon totalement inconnue, des élèves qui étudiaient le grec au lycée. Dans le domaine littéraire, beaucoup de temps était consacré, à juste titre, à l'étude d'Homère et des grandes oeuvres des Ve et IVe siècles. Les auteurs antérieurs et ceux qui venaient après étaient les parents pauvres. Les manuels en usage proposaient quelques pages seulement d'auteurs réputés à bon droit comme difficiles (Thucydide) et de ceux des époques non classiques. Les classiques, très nombreux, suffisaient à remplir les programmes et à nourrir les esprits. On laissait de côté des auteurs considérables, comme Plutarque et Lucien, dont seuls quelques extraits des Dialogues des morts étaient abordés en classe de 3ème. On regardait même avec une certaine commisération la littérature alexandrine, à cause des défauts dont nous avons fait état. Des poètes comme Ronsard et Chénier, si intéressés qu'ils fussent par les grandes oeuvres, avaient reconnu la valeur l'un d'Anacréon et de la poésie anacréontique, l'autre de la poésie bucolique d'un Théocrite. Dans sa vision du passé Voltaire avait célébré le siècle de Périclés et ceux d'Auguste et de Louis XIV. Il ne nous paraîtrait pas injuste d'ajouter le IIIème siècle, celui des premiers Ptolémées. Les contemporains, même s'il faut faire la part dans leurs écrits de la flagornerie, furent conscients de la grandeur du pays dans lequel ils vivaient (Hérondas, Mimes). Les Anciens ont qualifié l'Égypte de "toute divine". On pense avoir mis en évidence les faiblesses de la royauté des Lagides, même les tares de certains souverains ,qui furent des tyrans dangereux, tel ce roi obèse, Ptolémée Physcon, qui avait reçu en partage la Cyrénaïque et qui, revenu à Alexandrie à la mort de son frère, régna sous le nom de Ptolémée VIII et s'attribua le titre d'Évergète II. Il réprima dans le sang les oppositions et s'en prit aux pensionnaires du Musée : leur départ en exil eut pour conséquence la ruine de la vie intellectuelle à Alexandrie. Sa politique brutale entraîna des soulèvements populaires, qui plongèrent le pays dans l'anarchie, et une régression économique. À sa mort, en 118, au terme d'un règne de vingt-sept ans, il avait réussi, en accordant une large amnistie, à rétablir sa situation, ce qui laisse à penser qu'il était exempt de la médiocrité de bien d'autres membres de la dynastie. D'une manière générale, les Lagides, servis par une administration rigide et soupçonneuse, ont mis le pays en coupe réglée. Des périodes de récession l'ont plongé dans la misère.
Il convient cependant de mettre l'accent sur ce qu'il y eut de grand dans ce foisonnement de la vie intellectuelle, dans ce foyer de civilisation que fut, au moins à certains moments et au delà de la période qui se clôt en 31, l'Alexandrie des Ptolémées, qui mérite ses titres de grande et de magnifique.


ALEXANDRIE