Cléopâtre

Qui était Cléopâtre ? Il n'est pas difficile de répondre à cette question si on s'en tient aux faits bruts : elle fut la dernière de la dynastie des Lagides à régner sur l'Égypte. Après elle le royaume, déjà protectorat romain, devient province romaine. Elle tient une place importante dans cette période des guerres civiles romaines, entre 48 et 30, ayant été mêlée aux troubles qui ont vu la fin de la République romaine, par les liens très étroits qu'elle a entretenus avec César et, plus encore, avec Marc Antoine.

Mais quel personnage fut-elle ? Quelle fut sa personnalité ? Si on se fiait au portrait qu'ont tracé d'elle les historiens anciens et les écrivains, essentiellement les poètes contemporains d'Auguste (Horace, Properce, Virgile) ainsi que Lucain, mort à vingt-six ans sous Néron, on ne pourrait se faire d'elle qu'une image très négative, à quelques nuances près, et cette image demeure dans nombre d'ouvrages d'auteurs sérieux du XXe siècle, qui ne font parfois que reprendre les propos des Anciens (cf. l'ensemble des textes présentés). Elle a été la victime de la propagande hostile et pernicieuse du parti d'Octavien, acharnée à rejeter sur elle la responsabilité de la perte du sens de la patrie romaine par Antoine et de la catastrophe qu'aurait représentée le triomphe de l'Orient sur l'Occident.

Cependant peu de personnages, féminins surtout, ont suscité une aussi grande curiosité. Condamnée par certains, et nombreux et de grande renommée, elle a été depuis longtemps réhabilitée dans le rôle qu'elle a joué et dans sa dignité. Depuis le XVIe siècle, les oeuvres littéraires (romans et pièces de théâtre, celles de Shakespeare en particulier), ont présenté maintes fois, souvent d'une manière qui a peu de rapports avec la vérité historique, des épisodes de sa vie et de sa mort tragique. De nombreux et grands films, où jouaient de très grands acteurs ont illustré son rôle auprès de César et Antoine. Les statues antiques ont disparu, notamment celle, en or, que César avait fait placer, à côté de celle de Vénus, dans le temple de Venus genitrix, construit par lui en accomplissement d'un voeu prononcé avant la bataille de Pharsale. Octave ne l'avait pas fait détruire après Actium et elle était visible encore au IIe siècle ap. J.-C. La tête trouvée à Cherchell (Césarée) représente peut-être Cléopâtre ou sa fille Cléopâtre Séléné, épouse du roi de Numidie Juba II. Restent les représentations sur des bas-reliefs des temples égyptiens, et les monnaies (Cléopâtre seule, Cléopâtre et Antoine, Cléopâtre et Césarion). Ce qui est sûr c'est qu'elle est devenue un personnage mythique

Regina meretrix est l'expression plusieurs fois employée à son propos, expression qu'on peut traduire de façon plus ou moins énergique : la reine courtisane, la courtisane couronnée voire la putain couronnée. Il s'agit d'examiner quelle reine elle fut, de quelle manière elle a exercé son pouvoir de reine. Quant à meretrix, terme injurieux de ses ennemis, il convient de le mettre de côté et de dégager des textes au moins quelques traits dominants de sa personnalité, On constate d'ailleurs que ses adversaires eux-mêmes, quand ils la dénigrent, mettent en évidence des qualités. Il est commode de parler séparément de la reine et de la femme mais on ne saurait se dissimuler l'unité du personnage.

La femme

Essentiellement elle fut, si on en croit les Anciens, une séductrice par une sensualité à laquelle succombèrent César et Antoine, même s'il est certain qu'il y a eu une part de calcul politique dans leur liaison avec elle, mais aussi par le charme de sa conversation, les qualités de son esprit (elle avait, paraît-il, un don étonnant des langues), sa vaste culture, son intelligence. Elle fut la corruptrice par excellence des hommes, dont elle se moquait (elle est responsable du" terrible mal qui est dans Antoine"), elle fut l"opprobre de l'Égypte, la fatale Erinys du Latium, dont l'impureté a fait le malheur de Rome" (Texte, Lucain). Cette influence qu'elle a eue sur ses amants a paru si extraordinaire qu'elle a été attribuée à des pratiques magiques, au recours à des sortilèges (Lucain). Elle fut animée par de violentes passions : la jalousie (à l'égard d'Octavie la soeur d'Octavien qu'Antoine avait épousée et dont elle redoutait l'influence sur son mari : Octavie était belle, plus belle, dit-on, que Cléopâtre, intelligente, dévouée à son mari, dont elle souhaitait qu'il se réconciliât avec son frère), l'ambition, le goût du pouvoir, le goût du faste, comme chez la plupart des Lagides et des monarques hellénistiques, poussé à l'extrême (Texte, Pline l'Ancien). Elle était dépourvue de tout scrupule, cruelle : elle aurait éliminé son frère, âgé de quinze ans, Ptolémée XIV, dont elle craignait qu'il ne fût un obstacle à l'avenir de Césarion, elle fit tuer sa soeur Arsinoé à qui César, pourtant, avait laissé la vie sauve après l'avoir traînée dans son triomphe, on la montre essayant l'action du poison sur des esclaves (plusieurs peintres ont représenté, avec réalisme, ce spectacle). Assurément, sa conduite, souvent, ne fut guère conforme à la morale. Encore convient-il de se demander si elle s'est conduite différemment de ses contemporains, Égyptiens et Romains. Il faut beaucoup d'aveuglement et d'hypocrisie, chez ses contemporains et dans la postérité, pour condamner ce qui était monnaie courante dans son temps : qu'on pense seulement à l'assassinat du fils d'Antoine et Fulvie, de Césarion, aux proscriptions, aux massacres de populations entières.

La reine

Les circonstances dans lesquelles Cléopâtre est devenue reine ne sont pas simples à expliquer. Son père, Ptolémée XII (l'Aulète) laissait à sa mort, en 51, quatre enfants, deux filles, Cléopâtre et Arsinoé, les aînées, et deux garçons, tous deux nommés Ptolémée. L'Aulète avait, semble-t-il, organisé sa succession de façon que Cléopâtre et l'aîné des garçons fussent associés. Après sa mort (Cléopâtre avait dix-huit ans, son frère sans doute douze), le clan qui soutenait Cléopâtre réussit à l'imposer comme seule reine. La réaction de ceux qui soutenaient son frère obligea Cléopâtre à accepter celui-ci comme co-régent, avant de la contraindre à n'occuper que la seconde place, puis à partir en exil.
En 48, César imposa un retour à l'état antérieur de co-souveraineté de la soeur et du frère. Mais quand celui-ci périt, la position de Cléopâtre fut affermie, l'association avec son second frère étant de pure forme. Désormais Cléopâtre, avec le soutien de César, qui, à son départ pour Rome, lui laissa deux légions pour la protéger, puis d'Antoine, règne seule sur l'Égypte.

Nous nous contenterons d'ajouter ici quelques compléments à l'exposé sur Alexandrie.
Parmi les traits dominants de la personnalité de Cléopâtre nous avons relevé l'ambition, au service de laquelle elle mit ses dons d'actrice (qu'on se rappelle par exemple sa première apparition devant César ; d'autres textes cités illustrent son talent de comédienne) et une volonté implacable ("une inflexible volonté de puissance", Michel Chauveau), son avidité des richesses. Son orgueil (sa vanité -ambitio, se contente de dire Lucain) la fit se montrer d'une arrogance insupportable aux yeux de certains mais il fut un moteur de son action.
Ambitieuse, elle le fut dès son accession au trône, à la mort de son père, pour elle-même mais aussi pour son pays, plus tard pour ses enfants, et elle se distingue, sur ce point, des derniers Lagides, qui furent des personnages médiocres, et de leur digne entourage. On a vu comment son action fut contrariée par l'entourage de son frère. César représenta pour elle une nouvelle chance, ruinée par la mort du dictateur. Avec Antoine elle a presque touché au but, mais elle dut affronter de rudes épreuves : l'absence d'Antoine pendant quatre ans (de 40 à 36), son mariage avec Octavie, qui scella sa réconciliation avec Octavien, ne pouvaient que lui inspirer de grandes inquiétudes. Quand Antoine se rendit compte qu'Octavien ne lui remettrait pas les vingt mille légionnaires qu'il lui avait promis lors de l'entrevue de Tarente en 37, il se tourna de nouveau vers l'Orient et reprit ses relations avec Cléopâtre qui disposait des ressources grâce auxquelles il pouvait entreprendre l'expédition projetée contre les Parthes. Le désastre subi lors de cette guerre, qui affaiblit temporairement la situation du couple, ne ruine pas la perspective de la création d'un empire appuyé sur les forces de l'Orient, rêve commun aux deux amants. La concession de territoires qui redonnent à l'Égypte ses frontières du temps de sa splendeur sous Ptolémée Philadelphe (Chypre, la Coelé-Syrie), la proclamation -en 34- de Cléopâtre reine des rois, de Césarion/Ptolémée roi des rois, l'attribution aux enfants du couple encore en bas âge, Alexandre Helios, Cléopâtre Séléné, Ptolémée Philadelphe, de royaumes en Asie Mineure et en Afrique, certains étant encore à conquérir (la Parthie), la répudiation d'Octavie dans l'été de 32, sa présence auprès d'Antoine dans tous ses déplacements en Grèce, à Samos, à Athènes, sa place dans son état major , tous ces faits attestent la place qu'elle occupe auprès du triumvir et son influence sur lui, l'accord de leurs ambitions, la communauté de leurs projets. Ils alimentent aussi la propagande d'Octavien qui met en valeur la soumission d'Antoine à la reine et la volonté de celle-ci de créer un empire oriental et de le faire triompher de Rome et de l'Occident. Il paraît vain de spéculer sur ce qui fût advenu si Actium eût été une victoire d'Antoine et Cléopâtre mais, s'il est légitime de mettre en évidence les erreurs commises par Antoine dans la conduite de la guerre, nous n'avons pas à nous laisser dicter notre jugement par la campagne de dénigrement menée avec acharnement par le parti d'Octavien. Antoine n'avait pas oublié qu'il était un Romain et il n'a jamais manifesté la volonté d'être roi (les monnaies frappées à son effigie et à celle de Cléopâtre le montrent bien (il est tête nue et Cléopâtre porte un diadème), l'ambition de Cléopâtre était digne de ses grands ancêtres, du premier d'entre eux notamment, Ptolémée Ier Sôter.
Elle fut souvent accusée d'impiété. Soit ! On ne saurait toutefois oublier la dimension religieuse de la royauté des Lagide, manifeste chez elle comme chez ses ancêtres. La divinisation des souverains égyptiens qui font l'objet d'un culte, comme les empereurs romains, a une fonction politique. Que Flavius Josèphe la prenne à parti sur ce point, on ne peut s'en étonner. Juif, il croit en un Dieu unique. Mais l'indignation des Romains quand Cléopâtre est identifiée à Aphrodite et Antoine à Dionysos ou quand Cléopâtre "donne ses audiences en tant que nouvelle Isis" est plus que suspecte.
Malgré ses erreurs, malgré ses crimes, malgré son échec, elle mérite le surnom qui lui a été attribué de Cléopâtre la Grande.



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