La mort de Pompée

Après la bataille de Pharsale, Pompée, à la recherche d'un refuge et d'un asile, finit par choisir l'Égypte, sur les conseils d'un membre de son entourage. Le jeune roi Ptolémée ne l'accueillerait-il pas, lié "par une dette d'amitié et de reconnaissance", "en raison des services rendus (par lui) à son père (= Ptolémée Aulète)" ? Les événements allaient apporter un cruel démenti à cet espoir.

Informé que Ptolémée était à Péruse avec une armée pour faire la guerre à sa soeur, il fit arrêter là son navire et envoya prévenir le roi de son arrivée et lui demander asile. Ptolémée était alors très jeune, et celui qui dirigeait toutes les affaires, Pothin, assembla le Conseil, formé des personnages les plus puissants (cette puissance, il la conférait à qui il voulait). Il invita chacun d'eux à exprimer son opinion. C'était pitié de voir délibérer sur le sort de Pompée le Grand l'eunuque Pothin, Théodote de Chios, engagé et rétribué comme maître de rhétorique, et l'Égyptien Achillas, car tels étaient les conseillers les plus éminents, choisis parmi les serviteurs attachés à la chambre et à l'éducation du roi, et voilà le tribunal dont Pompée, dans son navire, à l'ancre loin de la côte, attendait le verdict, alors qu'il jugeait indigne de devoir son salut à César ! Les avis furent extrêmement différents : les uns voulaient chasser Pompée, les autres le faire venir et l'accueillir. Mais Théodote, désirant faire montre de son art oratoire et de son talent, opina que ni l'une ni l'autre de ces deux conduites n'était sûre : s'ils le recevaient, ils auraient César pour ennemi et Pompée pour maître ; s'ils le repoussaient, Pompée leur en voudrait de l'avoir écarté, et César de l'avoir soustrait à sa poursuite ; le mieux était donc, selon lui, d'aller chercher Pompée et de le tuer, car ainsi ils feraient plaisir à l'un et n'auraient pas à craindre l'autre. Et il ajouta, dit-on, en souriant : "un cadavre ne mord pas."
Le conseil ratifia cet avis et chargea Achillas de l'exécution. Il prit avec lui un certain Septimius, qui jadis avait servi comme officier sous les ordres de Pompée et un centurion nommé Salvius, ainsi que trois ou quatre matelots, puis il se rendit en barque au vaisseau de Pompée, où les plus considérés de ses compagnons de route étaient montés pour voir ce qui allait se passer. Quand ils s'aperçurent qu'au lieu d'une réception royale, brillante et conforme aux espérances de Théophane, quelques hommes seulement s'avançaient sur une seule barque de pêcheur, ils soupçonnèrent qu'on faisait de lui peu de cas et lui conseillèrent de faire virer de bord le navire et de regagner la haute mer, tandis qu'on se trouvait encore hors de portée des flèches. Mais, à ce moment, la barque approchait et Septimius se leva pour saluer Pompée en latin du titre d'Impérator. Achillas le salua à son tour en grec et l'invita à passer dans la barque, alléguant qu'il y avait beaucoup de vase et que la mer encombrée de sable n'était pas assez profonde pour porter une trière. En même temps, on voyait des navires du roi qui appareillaient et des soldats qui garnissaient le rivage, de sorte qu'il était impossible, même si l'on changeait d'avis, de s'échapper. En outre, c'eût été fournir aux meurtriers par cette méfiance une justification de leur crime. Pompée embrassa Cornélia (= sa femme), qui, par avance pleurait sa mort, et désigna pour descendre avec lui dans la barque deux centurions, un de ses affranchis, Philippus, et un esclave nommé Scythès, puis au moment où Achillas, de la barque, déjà lui tendait la main, il se retourna vers sa femme et son fils (=le plus jeune, Sextus) et dit ces vers iambiques de Sophocle :
"Quiconque va trouver un tyran devient son esclave, même s'il est venu libre."
Ce furent là les dernières paroles qu'il dit aux siens avant de passer dans la barque.
Comme la distance de la trière à la côte était assez grande et qu'aucun de ceux qui naviguaient avec lui ne lui adressait un mot d'amabilité, il jeta les yeux sur Septimius et lui dit : "Il me semble te reconnaître ; n'es-tu pas un de mes anciens compagnons d'armes ?" Septimius se contenta de faire un signe de tête affirmatif, sans dire un mot, sans lui témoigner aucun bon sentiment. Il se fit de nouveau un profond silence, pendant lequel Pompée, qui tenait à la main un petit rouleau où il avait écrit en grec un discours qu'il avait préparé pour Ptolémée, se mit à relire le texte. Lorsqu'ils arrivèrent près de la terre, Cornélia, en proie à une vive inquiétude, regardait toujours avec ses amis du haut de la trière ce qui allait se passer, et elle commençait à se rassurer en voyant beaucoup d'officiers du roi s'assembler vers le lieu du débarquement, comme s'ils voulaient saluer Pompée et lui rendre hommage. À ce moment, comme il prenait la main de Philippus pour se lever plus facilement, Septimius, par derrière, lui passa son épée au travers du corps, et, après lui, Salvius, puis Achillas dégainèrent. Et lui, ramenant des deux mains sa toge sur son visage, sans rien dire ni faire d'indigne de lui, mais en poussant un gémissement, il subit fermement leurs coups. Il était âgé de cinquante-neuf ans, et il finit sa vie le lendemain du jour anniversaire de sa naissance [...] Les assassins coupèrent la tête de Pompée et jetèrent hors de la barque son corps nu, qu'ils abandonnèrent à ceux qui désiraient ce genre de spectacle.
(Philippus et) "un Romain déjà vieux" [...] qui avait fait ses premières campagnes sous les ordres de Pompée", édifient un bûcher sur lequel ils brûlent le cadavre de Pompée.

Plutarque, Vie de Pompée, 77, 78, 79,80



HISTOIRE DIPLOMATIQUE