Actium

Les forces d'Antoine sont supérieures en nombre, aussi bien sur terre que sur mer, mais sa marine était inférieure en qualité. Il eût été sage de combattre sur terre. Si Antoine choisit la mer, c'est sous l'influence de Cléopâtre.

Antoine était tellement inféodé à Cléopâtre qu'en dépit de sa grande supériorité sur terre (affirmation excessive : cent mille hommes contre quatre-vingt mille) il voulut à cause d'elle, que la victoire appartînt à la flotte [...]
(Les manoeuvres de sa flotte déçoivent Antoine qui) fut forcé de songer de nouveau à son armée de terre. Canidius lui-même, qui la commandait, changeant d'avis devant le danger, conseilla de renvoyer Cléopâtre et de se retirer en Thrace ou en Macédoine pour livrer sur terre la bataille décisive [...] Cependant ce fut l'avis de Cléopâtre qui l'emporta : le conflit serait tranché sur mer ; déjà elle pensait à fuir et prenait ses dispositions personnelles pour se placer non pas là où elle pourrait aider à la victoire, mais là d'où elle se retirerait le plus aisément si tout se gâtait.

(La bataille s'engage donc sur mer ; elle ressemble d'ailleurs à une bataille sur terre. C'est la fuite de Cléopâtre qui décide de l'issue).

Le combat était encore indécis et douteux lorsqu'on vit tout à coup les soixante vaisseaux de Cléopâtre déployer leurs voiles pour se retirer et fuir en passant à travers les combattants, car ils avaient été rangés derrière les grands navires et en s'échappant au milieu d'eux ils causèrent du désordre. Les ennemis, étonnés, les regardaient et les voyaient poussés par le vent cingler vers le Péloponnèse. À ce moment, Antoine montra clairement qu'il n'avait pour se conduire ni la pensée d'un chef, ni celle d'un homme, ni même, pour tout dire, sa propre pensée : comme quelqu'un a dit en plaisantant que l'âme d'un amoureux vit dans le corps d'une autre personne, il fut entraîné par cette femme comme s'il ne faisait qu'un avec elle et était obligé d'accompagner tous ses mouvements ; il n'eut pas plus tôt vu partir son navire qu'oubliant tout, trahissant et abandonnant ceux qui combattaient et mouraient pour lui, il monta sur une quinquérème, sans autres compagnons qu'Alexas le Syrien et Scellius, et suivit cette femme qui déjà avait commencé sa perte et qui allait l'achever.
Cléopâtre, l'ayant reconnu, fit élever un signal sur son vaisseau. Antoine s'en approcha, puis y monta, et, sans la voir ni être vu d'elle, il alla s'asseoir seul à la proue, en silence et tenant sa tête entre ses mains.

Plutarque, Vie d'Antoine, 62-66 passim, 67, 1



HISTOIRE DIPLOMATIQUE