La mort d'Antoine

La "fuite" d'Antoine une fois connue n'a pas de conséquences immédiates. Sa flotte résiste encore pendant sept jours, malgré la propagande d'Octavien qui la présente comme un abandon de son chef. Finalement, la flotte et l' armée de terre passent dans le camp du vainqueur. Dès lors le sort d'Antoine et de Cléopâtre est scellé. Le projet de fuir ailleurs avorte, la lutte armée ne permet qu'un sursis. La mort attend Antoine et la reine, abandonnés par leurs dernières troupes. Antoine, se croyant abandonné de Cléopâtre se suicide.

Il rentra alors dans la ville en criant que Cléopâtre l'avait trahi et livré à ceux qu'il ne combattait qu'à cause d'elle. Quant à elle, redoutant sa colère et son désespoir, elle se réfugia dans son mausolée et fit baisser les herses fortement assujetties par des serrures et des verrous, puis elle envoya dire à Antoine qu'elle était morte. Il le crut [] Il avait un serviteur fidèle, nommé Éros, qu'il avait depuis longtemps invité à le tuer quand il le lui demanderait. Il le somma de tenir sa promesse. Éros tira son épée et la leva comme pour frapper Antoine, mais , celui-ci, ayant tourné la tête, il se tua lui-même. Le voyant tombé à ses pieds, Antoine dit : " C'est bien, Éros ; tu m'apprends à faire ce que tu n'as pu faire toi-même." Il se frappa lui-même au ventre et se laissa choir sur son lit. Mais le coup ne causa pas immédiatement la mort : le sang s'arrêta de couler dès qu'Antoine fut étendu ; il revint à lui et supplia ceux qui étaient là de l'égorger. Ils s'enfuirent de la chambre, où il cria et se débattit jusqu'à l'arrivée de Diomède, secrétaire de Cléopâtre, qu'elle avait chargé de le porter auprès d'elle dans le mausolée.

Ayant donc appris qu'elle vivait, Antoine pressa vivement ses serviteurs de le prendre dans leurs bras, et ils le portèrent à l'entrée du monument. Cléopâtre n'ouvrit pas la porte, mais elle parut à une fenêtre, d'où elle fit descendre des cordes et des chaînes auxquelles on attacha Antoine, puis, aidée de deux femmes, les deux seules qu'elle eût admises avec elle dans le mausolée, elle le tira à elle. Il n'y eut jamais de spectacle plus pitoyable, au dire de ceux qui en furent témoins. Antoine, couvert de sang et agonisant, tendait les bras vers elle, tandis qu'elle le hissait, suspendu en l'air. Ce n'était pas pour des femmes une tâche facile, et Cléopâtre, le visage tendu par l'effort, agrippant la corde à deux mains, avait grand-peine à la tirer vers le haut, tandis que ceux qui étaient en bas l'encourageaient et partageaient son angoisse. Quand elle l'eut ainsi recueilli, elle le coucha, déchira ses propres vêtements pour l'en couvrir et se frappant la poitrine et la meurtrissant de ses mains, elle essuya le sang avec son visage, en l'appelant son maître, son époux, son Imperator, et elle oubliait presque ses maux à elle dans sa pitié pour ceux d'Antoine. Celui-ci arrêta ses lamentations et demanda du vin à boire, soit qu'il eût soif, soit qu'il espérât être ainsi délivré plus promptement de la vie. Après avoir bu, il lui conseilla de pourvoir à son salut, si elle pouvait le faire sans déshonneur, et de se fier à Proculeius plutôt qu'à aucun autre des amis de César ; il l'exhorta à ne pas le plaindre de ce dernier changement de Fortune, mais à l'estimer heureux pour les biens dont il avait joui, ayant été le plus illustre et le plus puissant des hommes, et maintenant n'éprouvant pas de honte à être vaincu, lui, Romain, par un Romain.

Plutarque, Vie d'Antoine, 76, 4 sqq - 77



HISTOIRE DIPLOMATIQUE