Un paysan fabrique son moretum

D'abord de la terre que ses doigts ont creusée il retire quatre têtes d'ail aux écailles serrées, puis arrache la fragile chevelure du céleri, et la rue roidissante et les coriandres tremblantes sur leur mince tige. Ces herbes cueillies, [...] d'une voix sonore il réclame le mortier à sa servante. Alors il pèle chaque tête d'ail noueuse, retire les premières pellicules et, de tous côtés, il éparpille et rejette à terre les déchets méprisés. De la plante, il ne garde que le bulbe, il le trempe dans l'eau et le jette au creux de la pierre ronde. Il saupoudre cela de grains de sel, il ajoute un fromage que le sel a durci et rongé, et il jette sur le tout les herbes que j'ai nommées. [...] Il commence par amollir sous le pilon l'ail odorant pour broyer ensuite l'ensemble où se mêlent les sucs. Sa main tourne en rond : peu à peu, une à une, les plantes perdent leur vertu propre ; les nombreuses couleurs n'en font plus qu'une : ce n'est pas un vert franc parce que les parcelles laiteuses contrastent, ni la blancheur du lait, parce que toutes ces herbes l'ont altérée. Souvent une forte odeur frappe les narines dilatées du bonhomme : il fait la grimace et maudit son déjeuner ; souvent du revers de la main, il frotte ses yeux larmoyants et, furieux, invective la fumée innocente. L'ouvrage avançait, le pilon n'allait plus cahin-caha comme tout à l'heure, mais il tournait avec une lenteur plus pesante;. Alors il verse goutte à goutte l'huile de Pallas, ajoute la vertu d'un filet de vinaigre ; à nouveau il mélange la préparation et, mêlée, il la brasse encore. Enfin, de ses deux doigts, il fait le tour du mortier, ramasse en une seule boule les morceaux isolés pour qu'elle prenne l'aspect et le nom d'un moretum bien réussi.

Appendix Vergiliana, Moretum, 88-118



Les Provisions chez les Romains