Du bon usage des banquets

(un Athénien s'adresse à deux étrangers, Megillos, spartiate et Clinias, crétois)

L'Athénien : Une réunion de buveurs, une beuverie constituerait-elle, à notre avis, une communauté parmi d'autres ?
Megillos : Tout à fait.
L'Ath. Eh bien ! cette sorte de réunion, l'a-t-on jamais vue se passer dans l'ordre ? [...] J'en ai fréquenté, moi, un grand nombre et en bien des endroits, et de plus, je les ai, à la lettre, toutes étudiées ; eh bien ! je peux dire que je n'en ai vu ni entendu citer aucune qui se passât tout à fait dans l'ordre ; sauf en quelques détails réguliers, ici ou là, l'ensemble était, je dois le dire, entièrement fautif.
Clinias : Comment l'entends-tu, étranger ? [...]
L'Ath. Tu admets bien ceci que, dans toutes les réunions et les associations de quelque nature qu'elles soient, il est normal qu'il y ait toujours et partout un chef ?
C. Naturellement. [...]
L'Ath. S'il y avait quelque moyen de placer à la tête d'une armée un général absolument inaccessible à la crainte et au trouble, ne ferions-nous pas l'impossible pour y réussir ?
C. Certainement.
L'Ath. Mais en ce moment nous ne parlons pas du futur chef d'une armée en guerre, parmi ces rencontres qui opposeraient ennemis à ennemis, mais de celui qui commandera des amis destinés, dans la paix, à se témoigner mutuellement de la bienveillance.
C. C'est juste.
L'Ath. Or, si une pareille assemblée se tient dans l'ivresse, elle ne sera pas sans tumulte, n'est-ce pas ?
C. Non, en effet, mais tout le contraire, j'imagine.
L'Ath. Donc, à ces gens-là aussi, il faut tout d'abord un chef ?
C. Et comment ! Plus qu'à tout le monde.
L'Ath. Faut-il, si c'est possible, leur trouver comme chef un homme d'ordre ?
C. Naturellement.
L'Ath. Il faut probablement aussi qu'il s'entende aux assemblées ; car il doit maintenir l'amitié qui unit les membres à ce moment-là et, pour l'avenir, veiller à ce que la réunion présente la fortifie encore.
C. Très vrai.
L'Ath. C'est donc un homme sobre et sage qu'il faut mettre à la tête de gens ivres et non le contraire. [...] Si donc, alors que ces assemblées se passeraient dans la cité le plus correctement possible, quelqu'un venait à les blâmer, en incriminant l'institution elle-même, il aurait peut-être raison dans ses blâmes ; mais s'il vilipende une coutume qu'il voit au comble du dérèglement, il ignore manifestement, tout d'abord, que ce qui se passe là n'est pas la pratique normale ; ensuite, que tout paraîtra mauvais à se pratiquer dans de telles conditions, loin d'un maître et d'un chef qui jouissent de leur raison.

Platon, Les Lois, 639d-640e


Les repas de fête chez les Grecs