Un fastueux gourmet

Une fois qu'il dînait seul, on ne lui avait apprêté qu'un unique service et un modeste repas. Il se fâcha et fit appeler l'esclave préposé à cet office. Celui-ci dit qu'il n'avait pas cru, puisqu'il n'y avait pas d'invités, qu'il fût besoin de mets somptueux. "Que dis-tu, s'écria Lucullus, ne sais-tu pas qu'aujourd'hui Lucullus dîne chez Lucullus ?"

Ce trait fit grand bruit dans la ville. Aussi un jour que Lucullus flânait au forum, Cicéron et Pompée l'abordèrent. [...] Cicéron donc, qui l'avait salué, lui demanda s'il était disposé à accueillir une requête. " Nous voudrions, reprit Cicéron, dîner ce soir chez toi, mais sans plus d'apprêt que si tu étais seul." Comme Lucullus faisait des façons et les priait de choisir un autre jour, ils refusèrent et ne lui permirent même pas de parler à ses esclaves, afin qu'il ne pût rien commander de plus que ce qu'on préparait pour lui. Ils ne lui accordèrent qu'une seule demande qu'il leur fit, à savoir de dire en leur présence à l'un de ses gens qu'il dînerait ce soir "en Apollon". C'était le nom d'une des salles somptueuses de sa maison. Et ce moyen détourné lui permit de tromper ses invités, car il avait, paraît-il, fixé pour chaque salle à manger la dépense à faire en vue d'un repas, ainsi que le menu et la vaisselle propres à chacune, de sorte que ses esclaves, quand il leur avait dit où il voulait dîner, savaient la dépense qu'il fallait faire et de quel ordre devait être l'appareil et l'ordonnance du festin. Or, le coût d'un dîner "en Apollon" était d'ordinaire de cinquante mille deniers. Ce fut la somme dépensée ce jour-là. La surprise de Pompée fut grande à voir la vitesse avec laquelle avait été apprêté un banquet si coûteux.

Plutarque, Vies, Lucullus 41,3-7


Les repas de fête chez les Romains