Deux poids, deux mesures, ou plutôt deux nourritures...

(Un "client" chez son "patron")

Quel dîner pourtant ! Un vin dont ne voudrait pas la laine pour se dégraisser et qui transforme à l'oeil nu les convives en Corybantes. [...] Le maître, lui, boit un vin mis en amphores sous un consul encore chevelu ; ce raisin-là a dû être foulé au temps de la guerre sociale. Il se garderait bien d'en faire passer une coupe à un ami qui souffre de l'estomac. [...] Voici qu'un autre esclave te présente, en grognant Dieu sait comme, un pain qu'à peine il daigne rompre, morceaux déjà moisis faits d'une farine compacte sur lesquels la mâchoire travaille sans réussir à les entamer. Au maître, on en réserve du tendre, qui est d'un blanc neigeux et fabriqué avec de la fine fleur de froment. [...] Regarde le bel effet de cette squille énorme dans le plat qu'on apporte au maître. Comme elle nargue les convives, de sa queue entourée d'asperges, quand elle apparaît portée solennellement dans les mains d'un grand coquin d'esclave ! Toi, on te sert sur une petite assiette une écrevisse de mer encastrée dans une moitié d'oeuf, chère digne d'une offrande funéraire. Virron arrose son poisson d'huile de Venafrum. Toi, le chou blafard qu'on t'apporte, pauvre homme, pue l'huile de lampe : c'est que l'huile qu'on met dans vos saucières est de celle qu'amènent les descendants de Micipsa dans leurs barques en roseaux à la proue aiguë. [...] On sert à Virron une murène énorme sortie des gouffres de Sicile [...] Vous autres, ce qui vous attend, c'est une anguille, proche parente de la couleuvre effilée, ou un poisson du Tibre, marqueté par la glace, né sur ses rives mêmes, qui s'est engraissé du flot immonde de l'égout et se faufilait par les galeries souterraines jusqu'au milieu de Subure.

Juvénal, Satires, V, passim


Les repas de fête chez les Romains