Les repas de fête chez les Grecs

Peut-être parce qu'ils ne mangeaient pas tous et toujours à leur faim les Grecs anciens aimaient les banquets, où ils se laissaient aller sans retenue à la fois à leur appétit, leur verve dionysiaque et souvent aussi à l'alacrité de leur intelligence. Notons que les banquets dont nous allons parler sont typiquement attiques (les sobres Lacédémoniens et les non moins sobres Crétois ne manquaient pas de les critiquer) et qu'ils appartiennent à l'époque classique. Si nous lisons Homère, nous constatons que, lorsqu'il y a un grand repas, il s'agit presque toujours d'un repas qui accompagne un sacrifice à un dieu. Quand il s'agit d'accueillir un hôte et de lui faire honneur, on lui sert, outre le pain et le vin, des "parts d'honneur" (c'est-à-dire de la viande) réservées normalement au maître de maison (Homère, Odyssée) ; celui-ci peut également faire tuer, en l'honneur de son hôte, plusieurs animaux.

Donc, pour une occasion ou une autre (jour de fête, victoire d'un champion, etc.) le repas du soir se poursuit par un symposion. Il faut tout de suite préciser le sens de ce mot que l'on traduit habituellement par "banquet" ; étymologiquement il signifie "action de boire ensemble", qu'il ne faudrait tout de même pas confondre avec notre mot "beuverie", même si, assez souvent et les heures passant, le symposion peut se tourner en orgie. Tout repose sur la qualité des convives.....

Pour imaginer ces banquets, nous avons plusieurs sources et tout d'abord les nombreux vases attiques qui nous montrent des scènes de banquet plus ou moins animées. Ces repas d'apparat, où l'on continue à manger avec ses doigts et à boire à la régalade, nous sont montrés dès les grands cratères corinthiens qui sont exposés au Louvre : on y voit des dîneurs couchés, des esclaves affairés autour d'eux et, sous les lits et les tables coqs et poules picorant, chiens et chats se précipitant sur les reliefs tombés à terre. Dans le domaine littéraire, nous disposons de deux ouvrages, portant tous les deux le titre de "Symposion", l'un de Platon l'autre de Xénophon. D'autre part nous pouvons lire d'assez nombreux fragments des auteurs de la Comédie ancienne, cités notamment dans les Deipnosophistes (= "le banquet des savants"), ouvrage tardif (postérieur sans doute au siècle d'Auguste) écrit par un Grec d'Égypte émigré à Rome, dont on ignore le nom, qui se faisait appeler "l'Athénien" et qui est donc passé à la postérité sous le nom d'Athénée.

De quelle façon se déroulaient ces banquets ? Les deux exemples que l'on vient de citer (Platon, Xénophon) se passent chez de riches Athéniens ; chez Platon, il s'agit de célébrer la victoire que le poète Agathon vient de remporter pour sa première tragédie, chez Xénophon, de fêter un tout jeune homme, Autolycos, vainqueur au pancrace, et la réunion a lieu chez le riche Callias. Le dîner a d'abord lieu, comme nous l'avons dit précédemment (cf. Les repas de tous les jours : leur déroulement chez les grecs) ; on s'y abstient de boire du vin, sinon juste une gorgée de vin pur en fin de repas en l'honneur du Bon Génie (Agathos Daïmon) ou de Santé (Hygieia). On enlève alors les tables du dîner ; s'il y a des invités venus de l'extérieur seulement pour le banquet, ils remettent à l'entrée aux esclaves chaussures et manteaux. Ensuite des esclaves apportent les cratères, dans lesquels le vin a été préalablement mélangé à de l'eau (2/3 ou 3/4 d'eau), les oenochoés pour verser le vin, et les coupes. Puis on procède, en principe, à trois libations, la dernière toujours adressée à Zeus et parfois suivie du chant d'un péan accompagné de flûte ; on se couronne de fleurs et on se prépare résolument à boire. "Pithi è apithi" (bois ou va-t-en) est, paraît-il, l'exhortation adressée aux buveurs timides. Alors est désigné par un tirage au sort (par les dés le plus souvent) un roi du banquet ; celui-ci fixe le nombre de coupes que les convives doivent boire et d'ailleurs on est tenu de boire à la santé de tous les convives (Athénée, Deipnosophistes) . Quiconque n'observe pas les lois dictées par le roi du banquet est tenu de payer une amende.

Et à quoi s'occupe-t-on tout en buvant ? Souvent, faute de sujet de conversation, comme on le voit dans l'ouvrage de Xénophon, on doit faire appel, moyennant finances, aux services d'amuseurs de profession : joueuse de flûte, cithariste, danseuse, voire courtisanes... Des chansons (scolies) y trouvent leur place : en s'accompagnant de la lyre chaque convive qui en a envie peut chanter la sienne à son tour ; quelquefois aussi on pratique un jeu de société : jeu des portraits, (Platon, Banquet) ou devinettes (Xénophon, Banquet). C'est ainsi que dans le Banquet de Xénophon nous assistons à l'arrivée d'une troupe menée par un imprésario syracusain, dont les acteurs proposent différents numéros pour égayer les convives : jongleuse acrobate (Xénophon, Banquet), joueur de cithare et danseur, etc. Cependant chez les gens cultivés, ce genre de spectacle n'est guère en honneur (Platon, Protagoras) et le banquet auquel on assiste dans l'ouvrage de Platon est d'une tout autre sorte : la joueuse de flûte est congédiée dès le début et le roi du banquet propose que chaque convive fasse un éloge de l'Amour (Platon, Banquet). Cette première partie du Banquet se déroule donc comme prévu jusqu'au moment où Alcibiade, déjà passablement ivre, arrive en compagnie d'un assez grand nombre de fêtards ; il s'institue aussitôt président de la compagnie des buveurs. Alors la réunion, qui avait gardé jusque là toute sa tenue, dégénère. Et cela devait arriver souvent (Aristophane, Guêpes). C'est pourquoi Platon dans Les Lois se préoccupe de donner à l'usage du vin dans les banquets un statut légal (Platon, Lois) : ainsi ces banquets pourront-ils, par leur convivialité dans la tempérance, participer à l'éducation de la jeunesse.

Rappelons, pour finir, que jamais les bourgeoises athéniennes ne paraissent dans les banquets. Selon les mauvaises langues (surtout les poètes comiques!) elles sont bonnes buveuses (Aristophane, Thesmophories) et se "consolent" en buvant sec dans le gynécée ; elles se trouvent donc ainsi bien compatissantes pour l'ivrognerie des hommes : certains vases nous les montrent soutenant, au retour d'un banquet, des convives bien chancelants...

Pour terminer, nous voudrions évoquer des "festins" un peu particuliers : celui d'Héraklès, reçu dans la maison d'Admète le jour même de la mort de son épouse, Alceste, les lois de l'hospitalité l'ayant emporté sur le chagrin. Le "repas" d'Héraklès est à la mesure de ses forces (Euripide, Alceste et Athénée, Deipnosophistes). L'autre "festin" est horrible mais bien connu : c'est celui du cyclope Polyphème se régalant des compagnons d'Uysse arrivés chez lui avec leur maître et s'étant un peu trop attardés dans sa caverne ; ce buveur de lait de chèvre sera puni de sa gloutonnerie : Ulysse lui verse à boire un bon vin grec, puis, profitant du sommeil du cyclope, alourdi par l'ivresse, il l'aveugle en perçant son oeil unique avec un pieu bien affûté et c'est ainsi qu'Ulysse et ses compagnons pourront s'évader de l'antre du cyclope. L'épisode raconté par Homère dans l'Odyssée (chant IX) a été repris par Euripide dans son drame satyrique Le Cyclope. (Euripide, Le Cyclope)

Enfin, le plus affreux "festin" sans doute, est celui qu'Atrée, père d'Agamemnon, offrit, pour sceller une prétendue réconciliation, à son frère Thyeste : après avoir tué les enfants de celui-ci, il en dépeça les chairs et les fit manger à son frère....(Sénèque, Thyeste).


L'ALIMENTATION ET LA CUISINE DANS L'ANTIQUITÉ