Les deux Amours

C'est une chose connue de tout le monde que l'Amour et Aphrodite sont inséparables. Si donc cette dernière était unique, unique serait l'Amour ; mais puisqu'il y a deux Aphrodites, nécessairement il y a aussi deux Amours. Or, comment pour la déesse nier cette dualité ? Il y en a une, la plus ancienne je crois bien, qui, sans avoir eu de mère, est la fille d'Uranus, du Ciel, celle qu'aussi nous surnommons précisément Uranienne, la Céleste ; il y en a une autre qui est plus jeune, fille de Zeus et de Diônè, que précisément nous appelons la Pandémienne, la Populaire. [...] Or donc celui qui relève de l'Aphrodite Pandémienne est véritablement, comme elle, populaire, et il réalise ce qui se trouve : cet amour-là est celui des hommes de basse espèce. L'amour de ces sortes de gens, en premier lieu, ne va pas moins aux femmes qu'aux jeunes garçons ; en second lieu, au corps de ceux qu'ils aiment plutôt qu'à leur âme ; enfin, autant que faire se peut, à ceux qui ont le moins d'intelligence : ils ne regardent en effet qu'à la réalisation de l'acte, sans se soucier que ce soit ou non de la belle manière. [...] Voyez au contraire celui qui se rattache à l'Aphrodite Uranienne, laquelle, premièrement, ne participe pas de la femelle, mais du mâle seulement (et voici l'amour des jeunes garçons) ; laquelle, en second lieu, est plus vieille et, par suite, exempte d'emportement : d'où vient précisément que le sexe mâle est l'objet vers lequel se tournent ceux qu'inspire cet Amour-là, et qu'ils chérissent ainsi le sexe dont par nature la vigueur est plus grande et l'intelligence supérieure.

Platon, Banquet, 180e-181c



Aphrodite