Les amours d'Arès et d'Aphrodite

Le mari est parti : profitons-en !

Démodocos alors préluda puis se mit à bellement chanter. Il disait les amours d'Arès et de son Aphrodite au diadème, leur premier rendez-vous secret chez Héphæstos et tous les dons d'Arès, et la couche souillée du seigneur Héphæstos, et le Soleil allant raconter au mari qu'il les avait trouvés en pleine oeuvre d'amour. Héphæstos accueillit sans plaisir la nouvelle ; mais courant à sa forge, il roulait la vengeance au gouffre de son coeur. Quand il eut au billot dressé sa grande enclume, il forgea des réseaux de chaînes infrangibles pour prendre nos amants. Puis, le piège achevé, furieux contre Arès, il revint à la chambre où se trouvait son lit : aux pieds, il attacha des chaînes en réseau ; au plafond, il pendit tout un autre réseau, vraie toile d'araignée, un piège sans pareil, imperceptible à tous, même aux dieux bienheureux ! et quand, autour du lit, il eut tendu la trappe, il feignit un départ vers les murs de Lemnos, la ville de son coeur entre toutes les terres. Arès, qui le guettait, n'avait pas l'oeil fermé : dès qu'il vit en chemin le glorieux artiste, il prit ses rênes d'or, et le voilà courant chez le noble Héphæstos, tout de feu pour sa Kythérée au diadème !

La fille du Cronide à la force invincible rentrait tout justement du manoir de son père et venait de s'asseoir. Arès entra chez elle et, lui prenant la main, lui dit et déclara :

" Vite au lit, ma chérie ! quel plaisir de s'aimer !... Héphæstos est en route ; il doit être à Lemnos, parmi ses Sintiens au parler de sauvages."

Il dit et le désir du lit prit la déesse. Mais à peine montés sur le cadre et couchés, l'ingénieux réseau de l'habile Héphæstos leur retombait dessus : plus moyen de bouger, de lever bras ni jambe ; ils voyaient maintenant qu'on ne pourrait plus fuir. Et voici que rentrait la gloire des boiteux ! avant d'être à Lemnos, il avait tourné bride....

la vengeance d'Héphæstos et la réaction des dieux

Debout au premier seuil, affolé de colère, avec des cris de fauve, il appelait les dieux :

" Zeus le père et vous tous, éternels Bienheureux ! arrivez ! vous verrez de quoi rire ! un scandale ! C'est vrai : je suis boiteux ; mais la fille de Zeus, Aphrodite, ne vit que pour mon déshonneur ; elle aime cet Arès, pour la seule raison qu'il est beau, l'insolent ! qu'il a les jambes droites ! [...] Mais venez ! vous verrez où nos gens font l'amour : c'est dans mon propre lit ! J'enrage de les voir. Oh ! je crois qu'ils n'ont plus grande envie d'y rester : quelqu'amour qui les tienne, ils vont bientôt ne plus vouloir dormir à deux. Mais la trappe tiendra le couple sous les chaînes, tant que notre beau-père ne m'aura pas rendu jusqu'au moindre cadeau que je lui consignai pour sa chienne de fille ! La fille était jolie, mais trop dévergondée !"

Ainsi parlait l'époux et, vers le seuil de bronze, accouraient tous les dieux ; [...] les déesses, avec la pudeur de leur sexe, demeuraient au logis...

Sur le seuil, ils étaient debout, ces Immortels qui nous donnent les biens et, du groupe de ces Bienheureux, il montait un rire inextinguible : ah! la belle oeuvre d'art de l'habile Héphæstos ! Se regardant l'un l'autre, ils disaient entre eux :

"le bonheur ne suit pas la mauvaise conduite... Boiteux contre coureur ! Voilà que ce bancal d'Héphæstos prend Arès ! Le plus vite des dieux, des maîtres de l'Olympe, est dupe du boiteux... Il va falloir payer le prix de l'adultère."

Tels étaient les discours qu'ils échangeaient entre eux.

Homère, Odyssée, VIII, v. 266-301 et 304-333


Arès