Une armée nombreuse, mais sans unité

Conformément à leur serment de venir en aide à Ménélas, les chefs achéens s'organisent donc pour passer en Asie Mineure. Si l'on en croit la chronologie des événements telle qu'on peut la déduire des textes, il fallut dix ans avant que les troupes ne fussent prêtes. Nous savons en effet que le siège dure depuis plus de neuf ans quand Achille refuse de participer aux combats, et, à la fin de l'oeuvre, après la mort d'Hector, Hélène rappelle qu'elle a quitté son pays vingt ans plus tôt. Ce détail témoigne sans doute du manque d'enthousiasme des Achéens à tenir leur parole, mais aussi des difficultés rencontrées dans l'organisation d'une telle expédition. Même si celle-ci n'est pas la première qui ait été entreprise outre-mer, elle est restée exemplaire dans les mémoires. En général en effet, les casus belli étaient plus anodins · on se battait contre ses voisins pour protéger ou reprendre des récoltes ou des troupeaux (Homère, Iliade). Cette fois, il fallut procéder à un recrutement dans toute la Grèce : Nestor évoque le temps où pour lever des troupes, il parcourait toute l'Achaïe ; certains essayèrent de se dérober à leur devoir. Plus fondamentalement sans doute, la Grèce était encore dans son ensemble un pays divisé et pauvre (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse), dont Agamemnon ne put devenir le chef, par la contrainte, que grâce à la supériorité relative de sa flotte (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse). II ne faut pas se laisser abuser par l'apparent grossissement épique : dans le long catalogue où il énumère tous les peuples présents à Troie et mentionne, avec l'effectif de leurs troupes, le nombre de leurs nefs, Homère donne le chiffre de cent deux mille soldats ; mais Thucydide montre clairement que l'armée qui se rend en Troade n'est pas exceptionnelle (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse).

Tous, ces hommes se désignent comme les Panachéens ( l'ensemble des Achéens), sous la conduite d'Agamemnon, "le commandant en chef [...], que son peuple honore à l'égal d'un dieu". En réalité, ils ne forment pas un ensemble homogène. Chaque peuple reste dans une large mesure indépendant ; son roi n'a pas à rendre compte de toutes ses initiatives aux autres chefs. Il est vrai qu'ils se réunissent fréquemment en conseil (Boulé) pour prendre des décisions communes, mais ces réunions sont souvent houleuses et il n'est pas rare que des hommes passent aux injures contre le roi. Presque toujours, il faut qu'un sage, comme Nestor ou Ulysse, intervienne pour que la rupture soit évitée entre les peuples grecs ; quand personne ne veut faire de concession en pensant au salut commun, la rupture est inévitable. Ainsi personne ne peut empêcher Achille de refuser de combattre après qu'Agamemnon lui a ravi sa captive Briséis ; il ne se considère plus comme solidaire des autres Achéens quand il se retire dans sa baraque et en appelle même à la vengeance de Zeus contre l'Atride (Homère, Iliade). Il faut que les Troyens aient incendié une nef pour qu'il enjoigne à Patrocle de voler au secours des Achéens, et il ne consent à reprendre sa place au combat qu'après la mort de son ami ; à ce moment seulement, il avoue son erreur et se réconcilie avec Agamemnon, qui, de son côté, accuse le destin (Homère, Iliade).

Fait beaucoup plus grave, comme nous le reverrons par l'étude des combats, on ne relève aucune stratégie ni aucune tactique d'ensemble : quand Agamemnon passe les troupes en revue, il encourage les uns et les autres en termes presque identiques, sans jamais mentionner de plan de bataille déterminé.


l'armée à l'époque homérique