Après la bataille

A la fin des plus grandes batailles, dès que les vaincus ont cessé le combat, on assiste souvent à des spectacles atroces : il n'est pas rare que les vainqueurs frappent sans raison, par jeu, les cadavres de leurs ennemis ; il arrive qu'un héros ivre de vengeance humilie cruellement l'adversaire qu'il vient de tuer : Achille par exemple, pour venger la mort de son ami Patrocle, attache le corps de son meurtrier, Hector, à son char et le traîne à travers toute la plaine de Troie, sans pitié pour Priam, Hécube et Andromaque, qui le regardent du haut des murailles de Troie (Homère, Iliade).

Dès que la trêve, qui est sacrée, est conclue, les vainqueurs s'affairent sur le champ de bataille et dans la ville : les uns rassemblent, avant que la nuit ne tombe et que ne les dévorent les chiens et les vautours, les corps de leurs compagnons tombés au combat, d'autres donnent les premiers soins aux blessés, mais les plus nombreux rassemblent le butin : ils arrachent aux ennemis morts ou moribonds leurs plus belles armes, s'emparent des chevaux et des chars, font prisonniers les survivants les plus valides, emmènent des jeunes filles, des femmes avec leurs enfants (Homère, Iliade).

La longue colonne des vainqueurs, qui chantent un péan de victoire, regagne enfin son camp, avec son butin et ses prisonniers, quelques cadavres ennemis, comme celui d'Hector, mais aussi ses propres morts et ses blessés.

Commence alors, dans les deux camps, la période du deuil. Tous manifestent sans retenue leurs sentiments : quand il apprend la mort de Patrocle, Achille pleure abondamment, et, à en croire Homère, ses chevaux aussi auraient pleuré (Homère, Iliade) ; à la mort de leur fils, Hécube s'arrache les cheveux, Priam se roule dans la cendre. Les uns et les autres procèdent aux premières cérémonies religieuses : les vainqueurs offrent des sacrifices pour remercier leurs dieux tutélaires de la victoire, pendant que les vaincus supplient leurs divinités protectrices d'épargner les outrages à ceux des leurs qui, morts ou vivants, sont aux mains de leurs ennemis, tout particulièrement ceux qu'ils ont l'intention de racheter ..

Mais l'Iliade nous rapporte surtout ce qui se passe dans le camp des Achéens. Il faut partager le butin. En général, les armes ont déjà été récupérées sur le champ de bataille par les guerriers qui ont eu raison de l'ennemi qui les portait, et il n'y a pas de graves contestations à ce sujet. Il n'en va pas de même pour le partage des prisonniers et surtout des jeunes filles ou des veuves, accompagnées parfois de leurs enfants (rappelons qu'Achille avait refusé de participer au combat parce qu'il s'estimait victime d'une injustice quand Agamemnon lui avait enlevé Briséis). La plus célèbre des veuves livrée aux Grecs comme esclave est Andromaque : Homère ne dit rien des convoitises dont elle fut l'objet, mais la légende imaginée par Euripide, reprise par Virgile et Racine, en font l'esclave de Pyrrhos (Racine, Andromaque).

La cérémonie des funérailles commence par des libations suivies d'un repas funèbre, après quoi on dresse un bûcher, immense (celui de Patrocle forme un carré de cent pieds, soit 29,60 mètres, de côté) où l'on brûle, en même temps que les morts, leurs animaux familiers, chevaux et chiens, leurs objets préférés, leurs armes, leurs vêtements, des boeufs et des moutons, des prisonniers, comme les douze vaillants soldats troyens qu'Achille n'avait pas hésité à égorger ; on recueille ensuite dans une urne les cendres et on les dépose dans un tombeau.

Vient le moment des jeux funèbres, qui font partie de la cérémonie religieuse : courses de char, pugilat, lutte, course à pied, combat, lancer de disque, tir à l'arc, lancer de javeline ; pour les vainqueurs, ont été préparées des récompenses : certaines sont modestes (des bassines, des trépieds, des urnes, par exemple), mais il y a aussi des talents d'or, des chevaux et des juments, des mules, et surtout, des captives (Homère, Iliade).

Les prisonniers pouvaient toujours demander leur liberté contre rançon : on voit par exemple Lycaon, un fils de Priam, aux pieds d'Achille, espérant que le fils de Thétis l'épargnera comme déjà il l'avait fait une fois auparavant - Achille avoue d'ailleurs qu'il avait coutume de vendre les Troyens qu'il prenait vivants ; cette fois cependant, rien ne peut le faire fléchir, et il tranche la gorge du suppliant (Homère, Iliade). Après les jeux funèbres, c'est Priam en personne qui, sur le conseil de Zeus et guidé par Hermès, vient de nuit trouver Achille dans sa tente, pour lui réclamer, contre rançon, le corps d'Hector, que l'Achéen continuait à outrager quotidiennement ; l'Achéen, obéissant à une recommandation de sa mère Thétis, accueille le vieillard, lui offre l'hospitalité, et lui rend le corps de son fils (Homère, Iliade). Conduit par Hermès, Priam regagne Troie sans encombres.


l'armée à l'époque homérique