Lycaon aux genoux d'Achille

Lycaon, qu'Achille avait naguère vendu sur l'île de Lemnos comme prisonnier, a réussi à regagner Troie ; Achille le retrouve sur le champ de bataille : Lycaon, épuisé et craignant la mort, supplie une seconde fois le fils de Pélée de l'épargner.

"Je suis à tes genoux, Achille, aie pour moi respect et pitié ; pour toi, fils de Zeus, je suis un suppliant, j'ai droit à ton respect. Tu es le premier chez qui j'ai mangé la mouture de Déméter, le jour où tu m'as pris dans mon bon verger, pour m'emmener et pour me vendre, loin de mon père et des miens, dans la divine Lemnos, où je t'ai rapporté le prix de cent boeufs. J'ai été racheté pour trois fois autant, et voici douze matins que j'ai regagné Ilion après bien des épreuves. Et le destin maudit, une fois encore me jette entre tes mains."

[...]

Voilà comment l'illustre Priamide parle à Achille en termes suppliants. Mais la voix qu'il entend est de celles que rien n'apaise :
"Pauvre sot ! ne m'offre donc pas de rançon, ne m'en parle même pas. Naguère, avant que Patrocle eût atteint le jour fatal, mon coeur se plaisait à épargner les Troyens. Combien n'en ai-je pas pris vivants, puis vendus ! Mais aucun désormais n'évitera la mort, aucun de ceux que le ciel, devant Ilion, fera tomber dans mes mains - aucun de tous les Troyens, mais aucun surtout des fils de Priam. Va, mon ami, meurs à ton tour. Pourquoi gémir ainsi ? Patrocle est bien mort, qui valait cent fois plus que toi. Moi-même, tu le vois, je suis beau, je suis grand, je sors d'un noble père, une déesse fut ma mère : et néanmoins la mort est sur ma tête et l'impérieux destin. Un matin viendra - un soir, un midi - où quelqu'un au combat m'arrachera, à moi aussi, la vie, en me touchant de sa pique ou d'un trait jailli d'un arc."

Il dit, et Lycaon sent se rompre sur place ses genoux et son coeur. Il lâche la pique et s'affaisse, les deux bras étendus. Mais Achille a déjà tiré son épée aiguë ; il le frappe, près du cou, à la clavicule. L'épée à deux tranchants y plonge tout entière ; et l'homme gît là, le front en avant, allongé sur le sol ; son sang noir coule et trempe la terre. Achille le prend par un pied et le jette au fleuve - qu'il l'emporte !

Homère, Iliade, XXI, v. 74-84 et 97-120



Après la bataille