Les esclaves sont des hommes


Méditant sur l'ingratitude et la reconnaissance, Sénèque exalte les qualités dont fait preuve l'homme reconnaissant : " Un homme reconnaissant trouve perpétuellement du plaisir au bien qu'on lui a fait.
(...) Il puise en ce sentiment (=la reconnaissance) lui-même une joie immense (...) Dès lors même que son bienfaiteur est son esclave, il fait état non de celui qui l'a obligé, mais de ce qu'il en a reçu".
Il s'interroge sur la question de savoir si un esclave peur être notre bienfaiteur.
Pourtant, certains philosophes, Hécaton, par exemple, se demandent s'il est possible qu'un esclave soit le bienfaiteur de son maître. En effet, certaine école distingue entre le fait d'obliger, d'accomplir un devoir, ou une besogne imposée. On oblige, dit-on, lorsqu'on est étranger à la personne (on est un étranger, lorsqu'on eût pu, sans encourir de blâme, s'abstenir) ; le devoir concerne un fils, une épouse, cette catégorie de personnes de qui la parenté avec nous suscite l'intervention et commande les secours ; la besogne imposée est celle de l'esclave, et sa condition le met hors d'état, quelque service qu'il rende en effet à son supérieur, de s'en faire, qui plus est, un mérite auprès de lui.
Affirmer qu'un esclave n'est en aucune circonstance le bienfaiteur de son maître, c'est ignorer les droits de l'homme. Ce qui importe en effet, ce sont les sentiments du bienfaiteur, non sa position sociale. Or la vertu ne ferme la porte à personne ; elle est accessible à tous ; elle laisse entrer tout le monde, invite tout le monde, hommes libres, affranchis, esclaves, rois, exilés ; elle ne recherche pas spécialement les grandes familles et la fortune : l'être humain tout nu lui suffit (...). S'il n'y a point de bienfait d'esclave à maître, il n'y en a pas non plus de sujet à roi, ni de soldats à général (...) Or l'on peut être le bienfaiteur de son roi, le bienfaiteur de son général ; par conséquent de son maître aussi.
Un esclave peut être juste, peut être courageux, peut être magnanime; donc il peut aussi se montrer bienfaisant ; car c'est là aussi un trait de vertu. Il est si vrai que les esclaves peuvent faire du bien à leurs maîtres que leurs maîtres souvent sont leurs créatures
Dans la suite, Sénèque énumère, sous forme de questions, toute une série de circonstances où les esclaves ont été les bienfaiteurs de leur maître. Il ajoute :
Prends garde qu'un trait de vertu ne soit d'autant plus beau chez un esclave que c'est chose plus rare en cette classe et qu'il n'ait d'autant plus de charme que (...) la haine commune à tous les esclaves a été moins forte chez l'un d'eux que l'amour du maître.
(...) C'est une erreur de croire que la condition servile pénètre tout entière l'être humain. La partie la meilleure reste en dehors : si le corps est à la merci du maître et inscrit à son lot, l'âme est autonome (...) C'est le corps, par conséquent, que la Fortune a livré au maître ; c'est le corps qu'il achète, qu'il vend, tandis que l'autre partie, celle qui est intérieure, ne saurait être cédée à titre de propriété. Tout acte qui en vient est libre ; et en fait nous n'avons pas plus le pouvoir de tout ordonner à des esclaves qu'ils ne sont forcés de nous obéir en tout et pour tout : si les ordres donnés sont contraires à l'intérêt public, ils ne les exécuteront pas ; s'il s'agit d'un crime, ils n'y prêteront pas la main (...)
Sénèque, Des Bienfaits, III, XVIII-XX , passim


L'évolution au cours des siècles