La familia rustica


Il y a une grande différence entre le sort de l'esclave qui travaille dans une petite propriété ou dans une exploitation moyenne et celui de l'esclave attaché à un grand domaine.

À une époque ancienne, le petit agriculteur possède peu d'esclaves, parfois même un ou deux seulement, qui lui suffisent à cultiver sa terre. Le maître demeurait proche de l'esclave. Maîtres et esclaves travaillaient côte à côte et leur vie présentait, dans sa rudesse, bien des traits communs (Juvénal, Satires).

Cela dit, la condition de l'esclave était très dure, voire misérable. Le maître n'est pas tenu de rétribuer son travail. En retour d'une nourriture chiche et d'une qualité médiocre, d'un vêtement réduit au minimum indispensable, d'un logement qui n'est guère plus qu'une cellule, où on l'enchaînait quelquefois pour la nuit avec ses compagnons, il donne sa force de travail : " L'esclave, disait Caton,. doit travailler ou dormir". Le moyen de défense de l'esclave était l'indolence, châtiée avec sévérité, voire avec cruauté, et il lui était difficile d'échapper à son malheur. La fuite était hasardeuse et sévèrement punie. Cependant le maître allait rarement jusqu'à la mort, qui représentait pour lui une perte sèche. Âgé et devenu improductif, invendable, l'esclave était chassé , mis au rebut comme un animal du cheptel ou un outil usé.

Les travaux auxquels étaient employés les esclaves étaient tous ceux qui sont nécessaires à l'exploitation d'un domaine agricole (culture des céréales, de la vigne, de l'olivier, élevage du gros et du petit bétail) ainsi qu'à l'entretien des terres, des biens et des outils. Travaux variables selon les saisons, mais tous exigeants et assurés avec continuité. Un domaine se suffit en grande partie à lui-même. On y fabrique les matériaux et les objets usuels dans la vie quotidienne : briques, tuiles, outils en bois, ou en fer etc. Le maître n' exploite pas toujours directement son domaine, surtout s'il est un personnage public, ses obligations à l'égard de l'Etat l'en éloignant (exercice d'une magistrature, rôle à l'armée).

C'est un intendant (villicus) qui en a la charge et qui doit rendre des comptes. Esclave lui-même, il se montre aussi sévère, sinon plus. Caton l'Ancien (De Agricultura) nous fournit une mine de renseignements sur l'opinion d'un maître sur ses esclaves. Plutarque nous confirme ces pratiques, attestées également par Plaute (Les Bacchis) et Térence (Heautontimoroumenos), Elles font l'objet de sa part d'un jugement sévère (Vie de Caton l'Ancien).

À cet état ancien, dans lequel existaient déjà bien des différences dans les dimensions des domaines et le genre de vie de leurs propriétaires, leur mode d'exploitation (ne perdons pas de vue que nous embrassons plusieurs siècles où la stabilité n'est que relative), succède, à partir des débuts du deuxième siècle av. J.C., époque à laquelle Caton écrit son De Agricultura, une période de très longue durée, où le maître devient plus lointain, où les effectifs deviennent si nombreux qu'il ne connaît pas ses esclaves, ne voit de plus en plus en eux que des bêtes dont il faut tirer le meilleur rendement au moindre coût. C'est la première grande rupture dans l'histoire de l'esclavage romain. La deuxième se situera au deuxième siècle après J.C.

De profondes transformations, engagées depuis le quatrième siècle mais contenues par des dispositions législatives (loi de Licinius Stolon en 367 av. J.C.), qui étaient tombées progressivement en désuétude, avaient affecté la société. Les riches et les puissants accaparent de plus en plus les terres de l'ager publicus, au détriment des petits et moyens propriétaires, certains étant par ailleurs ruinés par les guerres puniques et disparaissant. Le petit propriétaire en particulier ne peut lutter contre la grande exploitation. Il ne trouve plus à vendre ses produits dans des conditions qui lui assureraient une vie décente. Sa production, limitée du fait de la dimension de son exploitation, ne supporte pas la concurrence des grands domaines. D'ailleurs, de plus en plus, Rome se procure ses moyens de subsistance, le blé en particulier, hors de l'Italie, dont la plus grande partie est consacrée à l'élevage extensif, qui réclame des armées d'esclaves, fournis par les guerres de conquête ou à la seule culture de la vigne et de l'olivier, sur une grande échelle.

La petite propriété tend à disparaître, confisquée par les puissants. Le citoyen pauvre va grossir les rangs de la plèbe urbaine qui vit dans la dépendance des riches. Cette extension de l'esclavage joue un rôle essentiel dans les transformations de la société romaine. Le travail libre disparaît progressivement.

Sur les grands domaines, les esclaves vivent souvent dans des conditions encore plus misérables qu'autrefois, ayant à peine de quoi se nourrir et se vêtir. De dure qu'elle était, leur vie devient insupportable. A ses esclaves qui se plaignent, un grand propriétaire de Sicile recommande même de se procurer ce dont ils ont besoin par leurs propres moyens, c'est à dire pratiquement par le vol. Cette extrême misère, conjuguée avec d'autres facteurs, jouera un rôle déterminant dans les révoltes d'esclaves en Sicile et dans l'Italie du Sud au 2ème siècle av. J.C. et dans le premier tiers du 1er.

L'ESCLAVAGE A ROME