L'évolution au cours des siècles


On a déjà fait état d'une évolution dans l'institution de l'esclavage, fruit du développement de la puissance de la République romaine et des transformations du régime social intérieur qui en a découlé. Entre le deuxième siècle av. J.C. et le second ap. J.C., règne une relative stabilité. Des modifications interviennent pourtant alors, qui vont aboutir à des changements profonds, dans le statut des esclaves, quoiqu'un esclave reste un esclave, et dans la situation respective de l'homme libre pauvre et de l'esclave d'une part, de l'homme libre pauvre et de l'homme puissant et riche d'autre part.

Ces transformations sont intervenues à la fois dans le domaine agricole et dans celui de la fabrication des objets indispensables dans la vie courante.

À côté des vastes espaces des latifundia ( grandes propriétés provenant de l'accaparement de l'ager publicus), où se perpétuent culture et élevage extensifs, se développe un type d'organisation différent, celui des villae (villa = grand complexe à vocation agricole également), où se pratique une culture, intensive et diversifiée, visant à la production, en grande quantité aussi, de produits que leur qualité permet de vendre à Rome et en Italie et d'exporter jusque dans des pays lointains. Le travail, organisé rationnellement, est accompli par une armée d'esclaves soumis à une discipline stricte. Plus encore qu'autrefois, l'esclave n'est qu'un exécutant, dépourvu de toute initiative, un simple maillon dans une chaîne de production. Latifundia et villae coexistent fort bien puisqu'ils ont des finalités différentes : les premiers fournissent aux secondes, à l'occasion , la main d'oeuvre servile dont elles ont besoin. La petite et la moyenne propriétés ne subsistent que dans l'intérieur du pays et dans le Nord de la péninsule.

La même évolution est constatée dans la production des objets. L'artisanat dépérit, laissant la place à une industrie qui se développe dans de grandes manufactures urbaines, où le travail est simplifié et standardisé. L'acheteur reçoit un produit qui n'est pas nécessairement d'une qualité inférieure mais qui a été fait sans qu'il ait eu l'occasion de le commander ou d'intervenir dans sa fabrication. L'esclave est soumis à la même discipline stricte que dans les villae. Si l'esclave est une machine, il présente, même dans une tâche exécutée dans les conditions indiquées ci-dessus, d'automaticité du geste , d'absence d'initiative, un avantage sur la machine elle-même, c'est que, dans l'exécution de son travail, l'ensemble de ses qualités humaines interviennent pour conférer à celui-ci efficacité et qualité. Curieusement l'emploi de l'homme comme machine n'a pas empêché la création d'outils plus performants et l'amélioration de ceux qui existaient déjà (pressoirs à vin et à huile).

Cependant une des conséquences de cette organisation du travail servile a été le rapprochement progressif de la condition des ouvriers libres salariés de celle des esclaves. En face d'une telle organisation du travail, à laquelle ils sont soumis les uns et les autres, leurs sorts tendent à se rapprocher.

Le mode de production proprement esclavagiste entre en crise. A la campagne le propriétaire cesse d'exploiter directement son domaine : il le partage en parcelles sur lesquelles travaillent contre redevance des hommes libres et des esclaves qui cessent d'être placés en permanence sous sa tutelle directe. Quelle différence dorénavant (aux 2ème et 3ème siècles) entre l'exploitant esclave et le libre colon ?

Parmi les esclaves certains connaissent une ascension sociale : d'exécutants qu'ils étaient, ils deviennent gestionnaires, pour leur compte, d'un bien qu'ils louent au propriétaire. Celui-ci s'en remet, pour la gestion de ses biens ruraux , à des esclaves spécialistes des questions financières. Il en va de même à la ville, pour la gestion des immeubles par exemple ou pour l'organisation et la direction des manufactures. Le maître conserve son autorité absolue sur son esclave et peut le châtier si celui-ci abuse de sa situation pour le tromper. Le monde servile est de moins en moins homogène. Si tous s'émancipent, au moins dans une certaine mesure, de leur maître, il existe de profondes différences entre les esclaves, entre le pauvre qui exploite difficilement un petit domaine et celui qui, chargé de responsabilités, devient puissant et riche. La société servile calque la société des hommes libres. L'esclave entreprenant se constitue un patrimoine et s'emploie à l'accroître, il peut même posséder ses propres esclaves (les vicarii), à l'égard desquels il se conduit parfois d'une manière odieuse. Le vicarius peut, lui aussi, posséder des esclaves. Il existe même des esclaves marchands d'esclaves (venaliciarii).

S'il est vrai que la cité romaine est ouverte alors que la cité grecque est fermée, puisque l'esclave peut devenir affranchi et par suite homme libre, qu'il y existe donc une possibilité d'intégration, que la vision que l'on y a de l'esclave a évolué comme on peut le constater dans les textes de grands auteurs comme Cicéron( Des Devoirs), Sénèque (Des Bienfaits) ou Pline le Jeune (Lettres), qui voient dans les esclaves des hommes, à partir de l'époque d'Auguste, il n'en reste pas moins que la société romaine constitue un monde immuable : l'esclave demeure un esclave, comme on l'a déjà dit. Mais les empereurs et la législation dont ils ont pris l'initiative ont soustrait, au fil des ans, les esclaves à l'arbitraire de leur maître : à la relation directe maître-esclaves se substitue une chaîne maître-empereur-esclaves. L'empereur peut intervenir -il le fait de plus en plus souvent- dans les relations maître-esclaves pour limiter le pouvoir du maître et protéger les esclaves des abus et des excès de l'autorité de tutelle. Le pater patriae (l'empereur) l'emporte sur le pater familias (le père de famille).

Une autre évolution se dessine : à l'origine la nature servile s'opposait à celle des hommes libres (les ingenui). Cette coupure est remise en cause : selon le droit naturel tous les hommes sont égaux, c'est le droit des gens qui répartit les êtres en hommes libres et en esclaves qui dépendent d'autrui. Les esclaves aisés accèdent à l'état d'hommes libres, s'ils ne commettent pas d'erreur dans leur ascension.

La masse des esclaves, tout au bas de l'échelle sociale, sont proches des plus pauvres des hommes libres. Ceux-ci ont conscience d'une communauté de condition et d'intérêt qui les fait participer parfois aux révoltes des esclaves. Cette réalité se conforte d'un autre côté par l'éloignement croissant des hommes libres de basse extraction (les humiliores) des puissants (les honestiores), marqué par l'inégalité des châtiments qui frappent les uns et les autres lorsqu'ils ont enfreint la loi.

L'ESCLAVAGE A ROME