REMARQUES SUR LES DICTIONNAIRES


Le souci des auteurs et des éditeurs de dictionnaires est la mise à jour de ces ouvrages, qu'ils soient réédités chaque année, comme Le petit Larousse illustré ou de loin en loin, comme Le Petit Robert.
Dans le premier, chaque année nouvelle voit la disparition de certains mots qu'on juge sortis de l'usage, par exemple ceux qui désignent des réalités disparues (certains métiers), et l'apparition de termes nouveaux qui concernent en particulier des innovations techniques ou des activités qui en découlent. Chaque année, les auteurs et éditeurs, ainsi que les chroniqueurs spécialisés, signalent ces changements. D'une année sur l'autre les différences peuvent paraître minimes. Quand il s'agit d'éditions que séparent plusieurs années, elles sont plus importantes. Disparitions et apparitions peuvent avoir un caractère arbitraire . Les premières sont gênantes parce que les mots éliminés continuent d'avoir une existence dans des livres qui ne sont pas si anciens et nous manquons de repères parfois pour les comprendre. Quant aux nouveautés elles n'ont quelquefois qu'une existence éphémère. Ainsi nous relevons dans Le Petit Robert ( Édition de 1978), cableman (= cabliste, celui qui, à la télévision, manipule les câbles de la camera, lors d'un tournage). Ce néologisme a disparu de l'édition de 1993. Son introduction était-elle vraiment nécessaire ?

Une comparaison, pour être rigoureuse, ne devrait se faire qu'entre des dictionnaires de la même époque et de dimension égale. Nous le ferons mais il est aussi intéressant de regarder ensemble des œuvres du présent et des œuvres du passé, plus ou moins anciennes ; il s'agit de satisfaire une légitime curiosité mais aussi de nous instruire sur les préoccupations de nos prédécesseurs.


Comparaison entre le Nouveau Petit Robert (1993) et le petit Larousse illustré (1997)

Nous la ferons encore une fois à propos du commencement de la lettre C jusqu'à cachottier.
Le premier compte quatre-vingt-dix-neuf mots, le second cent huit. Figurent dans le premier trois mots absents du second (cabré, cache-coeur, cachetonner); ils appartiennent à des familles bien représentées . Figurent dans le second douze mots absents du premier (le symbole chimique Ca, caatinga, cabaler, cabanement, cabasset, câblodistributeur, câblo-opérateur, cab-signal, cache-brassière, cache-corset, cache-entrée, cachetier); la même remarque s'applique à la plupart d'entre eux. Seuls caatinga (terme exotique), cabasset (terme ancien désignant une partie d'armure sorti de l'usage), cab-signal (terme technique contemporain de la langue des chemins de fer) sont vraiment originaux). On s'interroge sur la présence ou l'absence de certains mots comme cache-coeur, cache-brassière ou cache-entrée etc.
D'une édition à l'autre les deux dictionnaires se sont enrichis d'un certain nombre de mots. Les uns désignent des réalités nouvelles, les autres des mots appartenant à des familles représentées . Mais on se demande pourquoi caboche terme enregistré comme populaire et vieux par les dernières éditions du Larousse ne figurait pas dans celle de 1983 par exemple et pourquoi il a disparu du Robert qui le proposait dans le passé. On s'interroge aussi sur les illustrations du Larousse. Dans le passé, cab et cabriolet étaient représentés, maintenant ils ont disparu, alors que le lecteur risque de les rencontrer dans des livres du passé et dans les films et téléfilms.


Comparaison entre les dictionnaires contemporains du type portatif et deux représentants du passé

Le premier s'intitule Manuel lexique ou dictionnaire portatif des mots français dont la signification n'est pas familière à tout le monde. Ce titre est complété par les indications suivantes: Ouvrage fort utile à ceux qui ne sont pas versés dans les Langues anciennes et modernes & dans toutes les connaissances qui s'acquèrent (sic) par l'étude & le travail Pour donner aux Mots leur sens juste & exact dans la lecture, dans le langage & dans le style. On y a joint les Noms et les Propriétés de la plûpart (sic) des Animaux & des Plantes . L'édition originale a été publiée en 1750, une nouvelle édition, augmentée, en 1754. L'édition consultée (Nouvelle édition considérablement augmentée) date de 1763. Ces explications, un peu longues, ne sont pas inutiles pour comprendre la nature de l'ouvrage L'avertissement nous informe que " Ce petit dictionnaire doit le jour à l'opinion qu'on a de son utilité Ce n'était, dans son origine que le Répertoire d'un Homme de lettres ( = M. l'abbé Prévost), qui se trouvant engagé, par le cours de ses études, à traiter quantité de matières différentes, jettoit (sic) par écrit les mots obscurs ou douteux, à mesure qu'il avait l'occasion de les éclaircir." On nous dit ensuite que le rédacteur de ces notes personnelles a conçu un peu plus tard le projet de donner en français l'équivalent d'un dictionnaire anglais de Thomas Dyche, en la personne de qui il retrouvait ses préoccupations. Il a réduit les proportions du dictionnaire anglais, son ambition étant de faire un " Livre commode et portatif". En conséquence "il a retranché les mots dont le sens n'est véritablement ignoré de personne ;" mais s'il a éliminé des mots, il en a ajouté d'autres " qui occupent avantageusement la place de ceux qu'il a supprimés." Cet ouvrage pour modeste qu'il soit, comporte deux volumes de petit format. Nous ne nous étonnerons pas du petit nombre de mots que nous trouverons présentés à la lettre C: trente-huit, sauf erreur, pour vingt-neuf entrées, et de la nature de ces mots.
Ces mots se repartissent comme suit :
- vingt figurent à la fois dans l'ouvrage de l'abbé Prévost et dans ceux de notre époque mais deux d'entre eux ont un autre sens. Cabaret désigne une petite plante et cab une mesure à grains chez les Hébreux (et en Mésopotamie), sens encore enregistré dans le Littré et dans d'autres grands dictionnaires, mais non dans tous. En fait il s'agit d'homonymes. L'orthographe diffère pour trois d'entre eux: cabril =cabri, cachelot =cachalot, cabliau=cabillaud.
- douze sont inconnus de notre époque. Ils désignent des réalités de pays lointains ou d'outremer (plantes, vêtements, pierres etc.), des objets disparus de l'usage, qu'il s'agisse de mots d'un usage répandu ou de simples termes régionaux. On en retrouve certains chez Littré (tels cabre et cabrion, termes de marine, ou cacalie, nom d'une plante). Faisons un sort particulier à Caa, première syllabe de beaucoup de mots désignant des plantes du Brésil (Caa-Ataya, plante purgative, Caa-Chiva, plante de l'indigo). L'auteur en déduit que Caa, qui fonctionne comme un préfixe, signifierait plante au Brésil.

L'autre dictionnaire consulté est un abrégé du Richelet. César, Pierre Richelet (1631-1698) est un lexicographe, connu surtout par le dictionnaire qu'il a publié à Genève en 1680 (Dictionnaire françois). L'abrégé se présente comme suit : Dictionnaire portatif de la langue françoise, extrait du grand dictionnaire de Pierre Richelet corrigé et augmenté par M. de Waillv. Noël, François de Wailly (1794-1801) est un grammairien et lexicographe français. L'ouvrage consulté est une nouvelle édition, publiée en l'an Xl. 1803, à Rouen.
La lettre C, jusqu'à cachotterie, dernier mot de la limite choisie, on ne sait trop pourquoi, puisque cachottier est antérieur, compte, sauf erreur, quatre-vingt-un mots pour quatre-vingt-onze entrées.
Le mode de présentation entraîne ces différences entre les deux nombres. Par exemple, outre la distinction entre çà, adverbe de lieu, çà, interjection, et ça, substitué familièrement à cela, le dictionnaire offre plusieurs entrées pour les expressions dans lesquelles entre l'adverbe çà.
Ces mots se répartissent comme suit: - cinquante-deux figurent dans le petit Larousse ou le nouveau Petit Robert, pour la plupart dans les deux . Ils ont le même sens ou sont dans un rapport de sens étroit. Il arrive qu'un mot du Richelet soit absent de l'un des dictionnaires de notre époque, par exemple cabasset (ou cabacet) ne figure pas dans le Robert. On élimine de cette liste les mots de même forme mais qui sont de sens tout à fait différent . Caban (ou cabal) signifie "marchandise qu'on prend de quelqu'un à moitié au tiers, au quart de profit". Calée et cabré ne sont enregistrés que dans l'acception qu'ils ont dans la langue du blason.
- vingt neuf mots sont communs aux dictionnaires de Prévost et Richelet. Ce nombre est trompeur pour les raisons suivantes: Richelet distingue çà adverbe , çà interjection et ça au sens de cela, Prévost ignore la notion d'interjection, il présente ensemble çà adverbe et ça au sens de cela et se montre indiffèrent à l'orthographe, écrivant viens-ça et cà et là. On trouve aussi chez Richelet ça et là mais peut-être s'agit-il d'une faute d'imprimerie. Prévost présente sous une même entrée cabane et cabine, dont les sens se confondent, Richelet ne connaît que cabane. Richelet cite cinq plantes du Brésil dont le nom commence par caa-, Prévost se contente de signaler que caa - est une sorte de préfixe qui entre dans la composition de nombreux noms de plantes de ce pays. Il est aussi riche tout en adoptant un principe de présentation diffèrent. Câblé et Cabré se retrouvent avec le sens qu'ils ont dans Richelet. Prévost donne à cabaliste le sens qu'il a ailleurs mais il y ajoute une acception particulière: "en Languedoc un Marchand qui fait le commerce sous le nom d'autrui". On reconnaît son goût pour le sens singulier. Nous passons sur les différences orthographiques (cabillaud cabeliau/cabliau, cachalot/cachelot).
- Onze mots sont propres à Richelet: outre caban (ou cabal), déjà cité, caablé (= renversé, bois renversé), cabaleur ("celui qui cabale"), cabalezet (étoile fixe etc.), caballeros (laine d'Espagne), cabrioleur (celui qui fait des cabrioles), cabron ("peau de cabri"), cacade ("terme bas. Décharge de ventre. Au figuré, entreprise manquée par imprudence"), cachement ("manière dont une chose ou une personne se cache ou est cacheé"), cachimentier (arbre des Antilles) et cachou (plante du Pérou).



 Exploration du dictionnaire  gymnastique linguistique