La reconstruction de l'indo-européen primitif

Si l'on prend les mots les plus fondamentaux de toute civilisation, à savoir les vocables qui désignent les relations de parenté, on peut constater que [mère] se disait mater en latin, d'où it. et esp. madre, fr. mère, mêtêr en grec, matar en sanskrit, motar en gotique, d'où all. Mutter, angl. mother, mathir en vieil irlandais, modir en islandais, macer en tokharien, mayr en arménien. La coïncidence est trop forte pour qu'on puisse faire l'hypothèse d'un emprunt. Il faut donc supposer une origine commune.

La comparaison des différentes formes que prennent [père], [frère], [sœur] permettent d'établir des transformations régulières, et donc des lois d'évolution.

On s'aperçoit ainsi que la différence de longueur de la voyelle a dans lat. mater (a long) et lat. pater (a bref) est un indice qui permet d'expliquer pourquoi, face aux formes de "mère" que nous venons de décrire, on trouve pater, d'où it. et esp. padre, fr. père, pater en grec, mais pitar en sanskrit, fadar en gotique, d'où all. Vater, angl. father, athir en vieil irlandais, fadhir en islandais, pacer en tokharien, hayr en arménien. On constate deux choses :

d'une part la première voyelle n'est pas toujours sous la forme a, mais quelquefois sous la forme i ;

d'autre part, la première consonne est tantôt p, tantôt f, tantôt une simple aspiration et parfois même rien du tout

C'est ce qui a amené les comparatistes à dire que le p initial se transforme en f dans les langues germaniques, en aspiration en arménien, et disparaît dans les langues celtiques. Ce qui est confirmé par d'autres mots (ex: pedon, sol en grec, se retrouve sous la forme fet en vieil islandais, het en arménien, -ed dans le composé ined du vieil irlandais).

C'est le fait que certaines langues soient plus anciennement attestées que d'autres, et aussi des raisons phonétiques (il est difficile de faire évoluer rien du tout en p), qui explique la transformation du p initial.

Si l'on introduit [frère], on s'aperçoit que la transformation de la deuxième consonne (t en d ou th, est également régulière, et qu'un f à l'initiale devient par exemple un b dans les langues germaniques : frater évolue en all. Bruder ou angl. brother.

D'où l'enthousiasme des comparatistes allemands du XIXe siècle pour établir des lois phonétiques, voire à composer des textes dans la langue primitive réinventée.

On est effectivement parvenu à reconstituer la phonologie (le système des consonnes et des voyelles) d'un état ancien de cette langue, (voir en particulier Haudry 1979 p.10-19), et à reconstruire quelques pans de la morphologie (ibid. p. 20 et sq.)

Les savants s'affrontent pour savoir si les désinences flexionnelles renvoient à d'anciens mots indépendants (par exemple les marques de personne seraient d'anciens pronoms).

En revanche, aucun savant contemporain ne se risquerait plus à une création poétique en proto-indo-européen, comme tel ou tel indo-européaniste allemand du XIXe !



Les langues indo-européennes