Les dictionnaires s'accordent pour donner de la famille de
mots des définitions voisines, voire identiques.
Le petit et le grand Robert : "groupe de mots
provenant d'un même radical par dérivation ou composition
(renvoi à étymologie). Oeuvre et manuvrer
sont de la même famille."
Le petit Larousse illustré : "groupe de
mots issus d'une racine commune".
Le grand Larousse de la langue française (GLLF)
est le plus bref : "ensemble de mots qui ont même racine".
Ces dictionnaires, on le voit, emploient indifféremment
les termes racine et radical. Les linguistes les distinguent :
ils emploient racine pour désigner "une forme abstraite
servant de base de représentation à tous les radicaux
qui en sont la manifestation" (Dictionnaire de linguistique
Larousse). Il existe une racine et une seule qu'on retrouve
dans plusieurs radicaux, sous des formes diverses. Elle se confond
parfois avec un radical. Elle peut aussi n'être qu'une hypothèse
ou une construction de l'esprit. Par exemple, la racine /part/
qu'on trouve dans pars, part, partons, partir. départ etc.
est unique En revanche la racine /ten/ a deux radicaux ten et
tien qui se trouvent respectivement dans tenir, tenons, tenez,
retenir, tiens, tient, retient.
Nous emploierons exclusivement le mot radical.
Les définitions des dictionnaires postulent, implicitement
ou explicitement, l'obligation, pour dresser la liste des mots
appartenant à une même famille de prendre en compte
leur origine (l'étymologie est la science de l'origine
des mots) . C'est le parti que nous prenons également:
il nous paraît nécessaire de prendre en considération
l'évolution du vocabulaire dans le cours du temps (diachronie)
et de ne pas limiter l'étude de la langue aux aspects qu'elle
présente à une époque donnée et en
particulier de nos jours (synchronie).
Si on ne se reporte pas aux états anciens de la langue,
il est impossible de voir que les mots eau et évier
sont de la même famille. Si on considère le sens,
on comprend cependant qu'il existe un rapport entre les deux,
puisque le terme évier désigne la cuvette
dans laquelle on fait couler l'eau dont on a besoin pour certaines
taches ménageres, l'évacuation de cette eau se faisant
à l'aide d'un tuyau ad hoc (dans certaines régions,
autrefois, c'était une pierre pourvue d'un rebord dont
on se servait, d'ou la dénomination de pierre à
eau). C'est aussi grâce à la phonétique
(la phonétique "étudie les sons du langage
dans leur réalisation concrète, indépendamment
de leur fonction linguistique") que nous pouvons considérer
qu'évier, proche de l'ancien français ève
(=eau ), intermédiaire entre aqua et eau
, appartient à la même famille. Evier (euwier
au XIIIe siècle) vient du nom latin du genre neutre aquarium,
dérivé d'aquarius dont le rapport avec aqua
(le mot a plusieurs sens mais primitivement il signifie qui concerne
l'eau, a rapport avec l'eau). Aquarium veut dire en latin
réservoir, abreuvoir puis, tardivement, égout. Le
mot est passé dans la langue courante au XIXe siècle,
avec le sens que l'on sait. Aqua, évier,
et eau ne se ressemblent nullement. Pour affirmer qu'ils
appartiennent à la même famille, il a fallu faire
appel à la fois à la phonétique et à
la sémantique (=étude du langage considéré
du point de vue du sens). L'évolution d'aqua est
marquée par un nombre d'étapes, qu'il n'est pas
question de reproduire toutes. Notons seulement ewe (XIIe
siècle), eaue (XIVe siècle), les variétés
dialectales (aive, eve), des emprunts à d'autres
langues ou dialectes (aiguade, en provençal, aigue
aiguière), ou des dérivés (éveux
= terrain humide, qui vient d'aquosus). Iau a été
condamné par les grammairiens et n'a d'existence que localement.
On retrouve certaines formes anciennes ou dialectales dans nombre
de noms de lieux par exemple Eve (Oise), Eveux (Rhône),
Evian-les-Bains (Haute Savoie), Eyguians (Hautes
Alpes); Ajoutons tous les mots en Aigue-, comme Aiguebelle
(Savoie), Aigueperse (Puy De Dôme et Rhône),
Aigues-Mortes (Gard), Aigues-Vives (Haute Garonne).
Sans le latin, on est incapable d'affirmer qu'aquarelle
et aquatique sont parents d'eau. C'est la phonétique
qui nous permet d'établir que le nom français eau
descend bien, au terme d'une longue évolution du nom latin
aqua, en foi de quoi nous pouvons affirmer qu'ils appartiennent
à la même famille.
L'adjectif frêle (formation populaire) et son doublet fragile (formation savante), si nous limitons notre regard à l'état actuel de la langue, paraissent, au premier abord, isolés, abstraction faite de quelques dérivés comme fragilité et fragiliser. L'environnement immédiat du dictionnaire cependant nous livre des mots dont nous voyons le rapport de sens avec l'adjectif de formation savante: fracture, fraction, fragment, etc., en tout plus de quinze mots. En nous donnant l'étymologie, il nous laisse à penser que ces mots appartiennent tous à la même famille. Si nous remontons au latin, nous sommes confortés, et nous pouvons dresser un catalogue plus large. En effet fragile appartient à la racine du verbe frangere (fra-n-gere) dont le supin est fractum. Le rapport devient évident mais nous pouvons aller plus loin car nous n'avons aucun mal à rattacher à la même famille naufrage (vient de naufragus), ossifrage (vient de ossifragus = orfraie), saxifrage (vient de saxifragus), fracture (vient de fractura), fracas, frayeur. A quoi on peut ajouter suffrage, suffragette. Notons à propos de frayeur (freor au XIIe siècle) que le sens a été d'abord bruit. Celui de peur est attesté dès le XIIe siècle. Une confusion s'est produite avec esfreer (du latin vulgaire exfridare, sur une racine germanique), d'où effroi, effrayer).
Une certaine ressemblance de terme et un rapport certain de
sens ne suffisent pas pour affirmer l'appartenance à une
même famille. Prenons les noms sous-marin et submersible.
Ils désignent tous les deux un engin capable de naviguer
sous l'eau, en particulier sous la mer. Ils sont apparus à
la fin du XIXe siècle et désignent, pour la plupart
d'entre nous, qui ne prenons pas en compte certaines données
techniques, d'ailleurs controversées, un même objet.
Pour nous marin et mer sont évidemment de
la même famille. Nous pouvons être tentés en
conséquence d'affirmer que sous-marin et submersible
sont aussi de la même famille. Il n'en est rien car submersible
se décompose en fait en trois parties sub-mers-ible.
Mers- appartient à une famille latine qui n'entretient
aucun rapport avec le nom de la mer (mare) mais se rattache à
mergere (supin mersum ) qui signifie plonger,
faire pénétrer dans (ex.: mergere in aquam,
in mare = plonger dans l'eau, dans la mer).
De même nous ne considérerons pas que les mots français
formés sur la racine grecque hydor, que l'on trouve
dans hydrogène, hydrographie, sont de la famille
d'eau. Le rapport de sens est évident mais du point de
vue de la forme les racines sont tout à fait étrangères
l'une à l'autre. En revanche, il sera utile de dresser
la liste des mots qui, quoique d'origine différente, désignent
des réalités apparentées pour le sens.