Socrate accusé d'impiété


(Socrate rencontre Eutyphron, un devin ; il lui révèle qu'il est accusé d'impiété.)

Eutyphron : "Que t'arrive-t-il, Socrate ? D'où vient que tu délaisses le Lycée, où tu aimais à causer, et que maintenant tu te tiens ici, près du Portique royal (où siège l'Archonte-roi de qui relève en partie la juridiction criminelle). J'ai peine à croire que tu aies, comme moi, quelque procès devant l'archonte-roi.
Socrate : Mon affaire, Eutyphron, n'est pas ce qu'on appelle proprement à Athènes un procès ; c'est une poursuite criminelle.
Eutyphron : que dis-tu ? Quelqu'un donc aurait porté plainte contre toi ? car je ne peux t'imputer à toi d'accuser personne.
Socrate : Non, en effet.(...)
Eutyphron : Qui est cet homme ?
Socrate : Ma foi, Eutyphron, je ne le connais pas très bien moi-même ; cela tient sans doute à ce qu'il est jeune et sans notoriété. On le nomme, si je ne me trompe, Mélétos ; il est du dème Pitthos. Ne connaîtrais-tu pas ,par hasard, un certain Mélétos de ce dème, avec des cheveux lisses, peu de barbe, un nez crochu ?
Eutyphron : Non, je ne vois pas cela, Socrate. Mais dis-moi de quoi enfin peut-il bien t'accuser
Socrate : De quoi ? oh, l'accusation est d'un homme de coeur, à mon avis. Avoir décidé cela à son âge, c'est vraiment remarquable. Cet homme , d'après ce qu'il déclare, sait comment on corrompt les jeunes gens et quels sont ceux qui les corrompent.
Eutyphron : Comment d'après lui, corrompt-on les jeunes gens ?
Socrate : Oh ! par des moyens qui semblent très étrangers à première audition, mon savant ami. Il prétend que je suis un faiseur de dieux ! Oui, c'est en alléguant que je fais des dieux nouveaux, et que je ne crois pas aux anciens, qu'il m'invente cette accusation. tel est son dire.
Eutyphron : J'y suis, Socrate : c'est à cause de cette voix divine que tu déclares entendre en toute circonstance: il déduit de là que tu introduis de nouvelles croyance, et c'est la raison de sa plainte. Oui, voilà pourquoi il vient te calomnier devant le tribunal ; il sait combien cette matière se prête à la calomnie auprès de la foule."

Platon, Eutyphron, 2-3 Ed. Les Belles Lettres.


La justice à Athènes