Le magicien et l'apprenti sorcier

"C'est lui-même, c'est bien Pankratès... Tout d'abord j'ignorais quel homme c'était ; mais en le voyant, toutes les fois que le bateau jetait l'ancre, faire miracle sur miracle, en particulier chevaucher des crocodiles et nager avec des monstres, qui se courbaient devant lui et le flattaient de la queue, je reconnus que c'était un homme sacré ; et peu à peu, à force de prévenance, je devins son camarade et pénétrai si avant dans son intimité qu'il me communiquait tous ses secrets. [...] Quand nous arrivions à une hôtellerie, mon homme prenait la barre de la porte, ou le balai, ou le pilon, le recouvrait d'habits et, prononçant sur lui une formule magique, il le faisait marcher, et tout le monde le prenait pour un homme ; et l'objet s'en allait puiser de l'eau, faisait nos provisions, les accommodait, nous servait en tout avec adresse et faisait nos commissions. Ensuite, comme le mage n'avait plus besoin de ses services, il refaisait du balai un balai, ou du pilon un pilon, en prononçant sur lui une autre formule d'incantation. Quelque désir que j'eusse d'apprendre ce secret, je ne pus l'obtenir de lui ; il en était jaloux, bien qu'en tout le reste il se mît à mon entière disposition. Mais un jour, m'étant secrètement placé dans un coin assez obscur, j'entendis l'enchantement sans qu'il s'en aperçût. C'était un mot de trois syllabes. Il s'en alla ensuite sur la place après avoir commandé au pilon ce qu'il avait à faire.

Le lendemain, [...] je pris le pilon, je l'habillai comme faisait l'Égyptien, je prononçai les trois syllabes et lui ordonnai d'apporter de l'eau. Quand il eut rempli l'amphore et me l'eut apportée : "C'est assez, lui dis-je, n'apporte plus d'eau et redeviens pilon !" Mais sans vouloir m'obéir il en apportait toujours, tant et si bien qu'à force d'en puiser il eut inondé notre maison. J'étais fort embarrassé car je craignais fort que Pankratès, à son retour, ne se fâchât contre moi, ce qui arriva en effet. Je prends alors une hache et je coupe le pilon en deux ; mais chacun des deux morceaux, prenant des amphores, va chercher de l'eau et, au lieu d'un porteur j'en eus deux.

À ce moment, Pankratès survint ; il comprit ce qui s'était passé et refit de ces porteurs d'eau des morceaux de bois tels qu'ils étaient avant l'enchantement ; mais lui me quitta sans que je m'en aperçusse et disparut je ne sais où..

Lucien, Philopseudès, 34-36 (cité par A. Bernand in Sorciers grecs).


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