Médée rajeunit Éson, père de Jason

Lorsque enfin [la lune] brille dans toute sa plénitude et que, sa face étant entièrement reformée, elle promène ses regards sur la terre, Médée sort de sa demeure, vêtue d'une robe sans ceinture, les pieds nus, ses cheveux tombant de sa tête nue sur ses épaules ; dans le grand silence de minuit elle porte çà et là ses pas errants, sans compagne ; [...] tout se tait, les feuilles immobiles et l'air humide ; seuls les astres projettent au loin leur lumière ; tendant vers eux ses bras, Médée tourne trois fois sur elle-même, trois fois elle puise dans un fleuve de l'eau qu'elle répand sur sa chevelure, trois fois elle pousse un cri strident ; puis, fléchissant le genou sur la terre dure : "O nuit, dit-elle, fidèle amie des mystères et vous, qui, avec la lune, succédez aux feux du jour, étoiles d'or, et toi, Hécate aux trois têtes, qui viens à mon appel pour recevoir la confidence de mes desseins, [...], dieux de la nuit assistez-moi ; [...] c'est vous tous qui, à ma voix, avez amorti les flammes des taureaux et imposé à leur cou rebelle le poids de la charrue recourbée ; c'est vous [...] qui avez plongé dans le sommeil, inconnu de lui, le gardien de la toison et qui trompant sa protection, avez envoyé tout cet or dans les villes de la Grèce. Maintenant, il me faut des sucs qui rajeunissent un vieillard, le ramènent à la fleur de l'âge et lui permettent de retrouver ses premières années ; oui, vous me les donnerez.

(Un char descendu du ciel a emporté Médée dans des contrées lointaines où elle a cueilli diverses herbes, puis elle revient)

Elle élève deux autels de gazon, l'un à droite, en l'honneur d'Hécate, l'autre, à gauche, en l'honneur de la Jeunesse. Après les voir enguirlandés de verveine et de rameaux agrestes, elle creuse non loin de là deux tranchées et célèbre un sacrifice ; plongeant un couteau dans la gorge d'une brebis à la noire toison, elle arrose de sang les fosses béantes. Puis, des flancs d'un vase elle y verse une libation de vin, puis d'un autre vase elle verse du lait tiède et, en même temps, elle prononce certaines paroles pour apaiser les divinités de la terre.[...] Elle ordonne d'apporter en plein air le corps affaibli d'Éson et, l'ayant plongé par ses chants dans un profond sommeil qui lui donne l'apparence de la mort, elle l'étend sur un lit d'herbes.[...] Médée, les cheveux épars, à la manière des bacchantes, fait le tour des autels où brûle la flamme ; elle trempe dans les fosses noires de sang des torches de bois fendu en menus morceaux, les allume ensuite sur les deux autels et purifie le vieillard trois fois avec le feu, trois fois avec l'eau, trois fois avec le soufre. Pendant ce temps, dans un bassin de bronze posé sur les charbons, un philtre puissant bouillonne, déborde et soulève une écume qui en blanchit la surface. Elle y fait cuire des racines [...] ; elle y mêle des pierres rapportées des extrêmités de l'Orient ; [...] elle ajoute [...] les entrailles d'un loup qui fut habitué à échanger sa forme de bête sauvage contre celle d'un homme. [...] Lorsque avec toutes ces substances et avec mille autres sans nom la fille des barbares a préparé l'exécution de ce dessein qui dépasse la condition mortelle, elle agite le tout avec une branche, depuis longtemps desséchée, d'un olivier aux doux fruits et mélange le fond à la surface. Voici que ce vieux rameau [...] verdit d'abord, puis, en quelques instants, se couvre de feuilles et tout à coup se charge de lourdes olives.[...] À cette vue Médée tire une épée du fourreau ; elle ouvre la gorge du vieillard, laisse écouler le vieux sang et le remplace par les sucs qu'elle a préparés ; à peine Éson les a-t-il absorbés par sa bouche ou par la blessure que sa barbe et ses cheveux de blancs deviennent noirs ; sa maigreur disparaît ; la pâleur et la flétrissure de son visage s'évanouissent ; une substance nouvelle comble le creux de ses rides et ses membres reprennent toute leur vigueur ; Éson s'étonne ; il se retrouve tel qu'il était quarante ans auparavant.

Ovide, Métamorphoses, VII, v.180-294 passim



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