Médée prépare son crime

(C'est la nourrice qui parle)

"Elle déploie tout l'arsenal de ses maléfices, armes mystérieuses, secrètes, cachées. Et préparant de sa main gauche la sombre cérémonie, elle appelle tous les fléaux que produit le sable de la brûlante Libye, tous ceux qu'enferme dans ses neiges éternelles le Taurus sous la glace d'un froid arctique, et tous les monstres. Attirée par ses incantations magiques hors de ses cachettes secrètes, la troupe porteuse d'écailles est là. En ce lieu le cruel serpent traîne son corps immense, tire sa langue aux trois pointes, cherche à qui venir apporter la mort. [...] Après qu'elle a évoqué toute la race des serpents, elle réunit en un seul tas les maléfices des plantes funestes, tous ceux qu'engendre sur ses roches l'inaccessible Éryx, ceux que porte sur ses sommets couverts de neiges éternelles le Caucase inondé du sang de Prométhée, ceux dont enduisent leurs flèches les Arabes opulents, les Mèdes aux traits belliqueux ou les Parthes rapides ; [...] toutes les herbes productrices de fleurs vénéneuses, toutes celles dont le suc redoutable contenu dans leurs tortueuses racines a des effets nuisibles, elle les palpe de ses mains. [...] Elle broie les herbes porteuses de mort, exprime le venin des serpents, y mêle les charmes d'oiseaux de mauvais augure, le coeur du sinistre hibou, les viscères d'une strige au cri rauque dépecée vivante. [...] elle ajoute à ces poisons des mots non moins redoutables".

(C'est maintenant Médée qui parle)

"J'invoque la foule des ombres silencieuses et vous, dieux mânes, Chaos obscur, sombre demeure du ténébreux Dis, cavernes de la Mort sordide entourées par les eaux du Tartare. [...] Maintenant, à l'appel de mes incantations, astre des nuits, viens, revêts-toi de ton plus affreux visage, brandis la menace de ton triple front. [...] Ainsi de ton pâle flambeau répands une lueur sinistre à travers les airs, terrifie les peuples d'une horreur inconnue et, pour t'assister, Dictynne, que retentisse le bronze précieux de Corinthe. Pour toi nous offrons un sacrifice rituel sur le gazon sanglant, pour toi, ravie parmi un bûcher funèbre, une torche a élevé ses feux nocturnes, pour toi, en remuant la tête, en courbant la nuque, j'ai prononcé des formules, pour toi, posée comme il est d'usage dans les funérailles, une bandelette ceint mes cheveux épars, pour toi j'agite le sombre rameau venu de l'onde du Styx.[...] Toi, maintenant, imbibe les vêtements de Créuse et, dès qu'elle les aura mis, qu'une flamme rampante brûle jusqu'au fond ses moelles. Un feu secret est caché dans le coffret d'or blond que m'a donné celui qui expie le larcin fait au ciel par son foie renaissant et c'est lui, Prométhée, qui m'a appris à en dissimuler avec art la force. [...] À mes poisons ajoute tes aiguillons, Hécate, préserve les semences de flammes dissimulées dans mes présents : qu'ils trompent la vue et supportent le toucher. Que leur chaleur pénètre dans la poitrine et dans les veines, que les membres se liquéfient, que la fumée monte des os et puissent les cheveux de la jeune mariée lancer des flammes plus vives que les flambeaux des noces. Mes voeux sont exaucés : par trois fois l'audacieuse Hécate a émis des aboiements et de sa torche porteuse de deuil a projeté des feux sinistres."

Sénèque, Médée, v.679-842 passim



les pratiques de la magie dans la littérature grecque