La mort affreuse de Créuse et de son père Créon

(C'est un messager qui rapporte la scène à Médée)

"Ils n'étaient pas loin de la demeure, tes fils (1) et leur père, qu'elle avait déjà pris le voile diapré pour s'en revêtir. La couronne d'or posée sur les boucles de sa chevelure, à la clarté d'un miroir elle arrange sa coiffure, souriant à l'image inanimée de sa personne. Puis, se levant de son fauteuil, elle traverse l'appartement, posant avec grâce un pied éclatant de blancheur, transportée par ces présents ; et mainte et mainte fois sur ses talons dressés elle jetait les yeux. Mais ensuite apparut un affreux spectacle : elle change de couleur ; le corps incliné, elle recule, tremblant de tous ses membres, et à peine a-t-elle le temps de choir sur son siège pour ne pas tomber à terre. Une vieille servante [...] pousse une clameur de prière ; mais elle lui voit à la bouche venir une écume blanche, ses prunelles se révulser, le sang se retirer de son corps.[...] Retrouvant la voix et rouvrant son oeil clos, l'infortunée s'éveille. C'est qu'une double calamité lui donnait l'assaut : le bandeau d'or posé sur sa tête lançait un prodigieux torrent de flamme dévorante, et le voile léger, présent de tes enfants, rongeait la chair blanche de la malheureuse. Elle se lève de son fauteuil, elle s'enfuit toute en feu, secouant sa chevelure de côté et d'autre pour rejeter la couronne ; mais l'or restait soudé inébranlablement, et plus elle secouait ses cheveux, plus la flamme redoublait d'éclat. Elle tombe enfin sur le sol, succombant à son mal et [...] méconnaissable : on ne distinguait plus ni la forme de ses yeux, ni la beauté de son visage ; le sang, du sommet de sa tête, dégouttait confondu avec la flamme ; et de ses os, pareilles aux larmes du pin, sous l'invisible dent du poison les chairs se détachaient, affreuse vision ! [...]

Or le malheureux père, en son ignorance de la catastrophe, soudain entre dans l'appartement et se jette sur la morte. Aussitôt il éclate en sanglots ; il la serre dans ses bras et la baise en disant : "Pauvre enfant ! qui des dieux t'infligea un trépas si infâme ? Qui laisse privé de toi un vieillard pareil à la tombe ? Ah! que la mort me prenne avec toi, mon enfant !" Quand il eut mis fin à ses plaintes et à ses sanglots, il voulut redresser son vieux corps. Mais comme un lierre aux rameaux du laurier, il restait pris au léger voile, et ce fut une lutte affreuse : il cherchait à se remettre sur pied et elle, en sens inverse, le retenait. Tirait-il avec violence ? ses vieilles chairs s'arrachaient de ses os. Enfin il y renonça et rendit l'âme, l'infortuné! impuissant à triompher du malheur. Ils gisent morts, la fille et le vieux père, côte à côte...."

(1) ce sont eux que Médée a chargés d'apporter le présent fatal.

Euripide, Médée, v.1156-1220



les pratiques de la magie dans la littérature grecque