Histoire d'un..."outricide"

(La veille, Lucius, ivre, croit avoir tué trois brigands qui assaillaient la maison de son hôte ; lors de son "procès" les trois cadavres se sont révélés être trois outres en peau de chèvre ; mystère... que Photis va élucider).

"J'aperçus un homme qui tondait avec des ciseaux des outres en peau de bouc. [...] Les poils gisaient à terre, d'un blond qui rappelait la chevelure du jeune Béotien : j'en emportai une certaine quantité et les remis à ma maîtresse en dissimulant la vérité. Aux premières heures de la nuit (tu n'étais pas encore revenu de ton dîner), ma Pamphilé, qui déjà ne se possédait plus, monta, de l'autre côté de la maison, sur une terrasse recouverte de planches, librement accessible à tous les vents, d'où la vue embrasse tout l'orient et s'étend d'autre part dans presque toutes les directions. Cet endroit se prête on ne peut mieux à ses opérations magiques, et Pamphilé le fréquente en secret. Elle dispose donc, pour commencer, l'attirail ordinaire de son officine infernale, remplie d'aromates de tout genre, de lamelles couvertes d'écritures inconnues, d'épaves de navires perdus en mer, et dans laquelle sont exposés d'innombrables fragments de cadavres déjà pleurés ou même mis au tombeau : ici, des nez et des doigts, là des clous de gibet avec des lambeaux de chair, ailleurs le sang recueilli de gens égorgés et des crânes mutilés arrachés à la dent des fauves. Elle prononce ensuite des incantations sur des entrailles palpitantes et verse en offrande d'heureux présage successivement de l'eau de source, du lait de vache, du miel des montagnes, enfin de l'hydromel. Tressant alors les cheveux dont j'ai parlé et en formant des noeuds, elle les jette pour les faire brûler, avec une quantité de substances odorantes, sur des charbons ardents. Et voici que soudain, par la puissance irrésistible de la science magique et la force cachée des divinités asservies, les corps dont la toison fumait en crépitant, empruntent une âme humaine ; ils sentent, ils entendent, ils marchent ; guidés par l'odeur de leurs dépouilles en combustion, ils vont vers la maison et, prenant la place du jeune Béotien, ils cherchent à entrer et assaillent la porte. C'est à ce moment que, pris de boisson et induit en erreur par la soudaine épaisseur de la nuit, tu as bravement tiré ton poignard et t'es servi de ton arme, tel un Ajax dans sa folie : mais [...] c'est à trois outres en peau de chèvre que tu as ravi le souffle dont elles étaient gonflées. Tu as terrassé tes ennemis sans te tacher d'une goutte de sang, et voilà comment j'embrasse à cette heure non un homicide, mais un outricide."

Apulée, Métamorphoses, III, 17-18



Les pratiques de la magie dans la littérature latine