L'affreuse mort différée d'un ancien amant de Méroé

(Elle s'est introduite dans la chambre où celui-ci dort en compagnie de Lucius qui voit tout)

Inclinant à droite la tête de Socrate, elle lui plongea son épée entière, jusqu'à la garde, dans le côté gauche de la gorge ; puis elle approcha une petite outre et recueillit le sang qui jaillissait, en veillant avec soin à ce qu'il n'en apparût nulle part la moindre goutte. [...] Pour conserver même, j'imagine, à cette immolation tous les caractères d'un sacrifice, la douce Méroé introduisit sa main droite dans la blessure, fouilla jusqu'au fond des entrailles et en retira le coeur de mon malheureux camarade. [...] Panthia (= l'acolyte de Méroé), au moyen d'une éponge, boucha l'ouverture béante en disant : "Éponge, toi qui es née dans la mer, garde-toi de passer une rivière." [...]

Elles avaient à peine franchi la porte que les battants de la porte se relèvent intacts et se retrouvent dans leur position primitive : les pivots se replacent dans les crapaudines, les barres de fermeture s'ajustent aux chambranles, les verrous reviennent dans leurs gâches.[...]

(Lucius passe une nuit épouvantable, pensant qu'on va l'accuser de la mort de son ami mais voilà que Socrate se réveille et parle ! ils quittent l'auberge et les voilà en route Lucius observe son camarade et songe)

"Insensé, tu avais bu et c'est l'esprit noyé dans le vin que tu as fait ces rêves extravagants. Voilà Socrate en bonne santé, sans une égratignure. Où est la blessure ? où est l'éponge et cette cicatrice profonde et récente ? " [...]

(Il raconte à Socrate qu'il a eu un rêve épouvantable et Socrate répond :)

"Moi aussi j'ai eu un rêve. On me coupait le cou. J'ai eu mal ici, à la gorge ; il m'a même semblé qu'on m'arrachait le coeur et maintenant encore le souffle me manque, mes genoux tremblent, mes pas sont mal assurés et je sens le besoin de prendre quelque nourriture qui ranime mes forces."

(Ils s'installent pour pique-niquer sous un platane)

Regardant mon compagnon, qui mangeait avec avidité, je vois ses traits se creuser, son visage devenir blême comme le buis, ses forces l'abandonner : si méconnaissable enfin et le teint si mortellement altéré que, dans ma frayeur, je croyais revoir devant moi les Furies de la nuit et que ma première bouchée de pain, toute menue qu'elle était, me restait au milieu du gosier sans pouvoir ni descendre ni remonter. [...] Socrate cependant, ayant fait disparaître une bonne quantité de nourriture, fut pris d'une soif irrésistible : il avait englouti une grosse portion d'un excellent fromage, et non loin des racines du platane, semblable à un étang paisible, coulait paresseusement une rivière au cours lent dont les tons imitaient soit l'argent, soit le verre. [...] Il se lève, cherche un instant sur la rive un endroit au niveau de l'eau ; puis, pliant sur ses genoux, il se penche et s'approche avidement pour boire. Il n'avait pas encore atteint du bout des lèvres la surface de l'eau quand, à son cou, la blessure s'ouvre, profonde et béante, l'éponge s'en échappe brusquement, suivie d'un mince filet de sang et son corps inanimé s'en allait la tête en avant dans le fleuve, si je ne l'avais retenu par un pied et tiré à grand'peine sur la berge.

Apulée, Métamorphoses, I,13-14 et 18-19



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