Faisons parler le mort : il a été assassiné et son gardien mutilé ! (Histoire de Thélyphron racontée par lui-même)

Le vieillard reprit : "Remettons la démonstration de la vérité à la divine providence. Nous avons ici l'Égyptien Zatchlas, prophète de premier ordre, qui, moyennant un prix très élevé, est convenu déjà avec moi de ramener pour un moment des enfers l'esprit du défunt et de rappeler ce corps de la mort à la vie. " [...] Le prophète, imploré de la sorte, place une herbe sur la bouche du mort, une autre sur sa poitrine. Puis, tourné vers l'orient et invoquant en silence l'auguste majesté du soleil qui monte sur l'horizon, par la solennité de cette mise en scène il fait grandir de proche en proche, parmi les assistants, l'attente du miracle. [...] Et voici que la poitrine se gonfle et se soulève ; le pouls se met à battre, le corps s'emplit d'un souffle de vie et le cadavre se dresse et le jeune homme parle.

(Le jeune homme se refuse d'abord à révéler ce qu'il sait mais le prêtre le menace de "torturer [s]es membres fatigués". Il cède donc)

"Ce sont les artifices coupables de ma nouvelle épouse qui ont causé ma mort. Victime d'un breuvage pernicieux, j'ai laissé un séducteur maître de ma couche encore tiède. [...] Je vais donner, oui, je vais vous donner une preuve éclatante de mon incorruptible véracité en révélant des faits dont nul autre que moi n'aura eu connaissance ni pressentiment. Car, comme l'homme que voici et il me désignait du doigt montait auprès de mon corps une garde attentive et vigilante, de vieilles sorcières, qui en voulaient à ma dépouille et s'étaient métamorphosées dans cette intention, firent plusieurs vaines tentatives pour tromper son zèle diligent ; n'y pouvant parvenir, elle répandirent enfin sur lui un nuage de sommeil et, quand il fut enseveli dans une profonde torpeur, elles ne cessèrent de m'appeler par mon nom que quand mes membres engourdis et mes organes refroidis se mirent à faire de paresseux efforts pour obéir aux injonctions magiques. Or, cet homme, qui, de vrai, était vivant et n'avait d'un mort que le sommeil, se trouve être mon homonyme : à l'appel de son nom, il se lève sans le savoir, et, comme une ombre sans vie, il s'avance machinalement. La porte était soigneusement close, mais par un trou on lui coupa d'abord le nez, puis les oreilles, et ce fut à ma place qu'il subit ces amputations. Ensuite, afin qu'aucun désordre ne décelât leur ruse, sur le modèle des oreilles coupées elles façonnèrent des oreilles de cire qu'elles lui appliquèrent exactement, de même qu'un nez semblable au sien. Et maintenant le malheureux se tient tout près d'ici et le prix qu'il a touché c'est celui non de son travail, mais de sa mutilation."

Épouvanté de ce discours, je veux me rendre compte de ma figure ; je saisis mon nez, il me reste dans la main, je tâte mes oreilles, elles se détachent ; les assistants tendent le doigt, hochent la tête de mon côté pour me désigner ; tandis que jaillissent les rires, je passe entre les jambes des voisins qui m'entourent et m'échappe, ruisselant d'une sueur froide.

Apulée, Métamorphoses, II, 28-30 passim



Les pratiques de la magie dans la littérature latine