HERMÈS

Son nom signifie «interprète» (cf. l’herméneutique = interprétation des textes bibliques) ou «messager». En fait, l’origine du nom est obscure, même si certains savants en ont proposé une (grec herma : le tas de pierre, dont nous parlerons plus loin).
Il est le fils de Zeus et de Maia ; celle-ci, l’aînée des Pléiades, était la fille d’Atlas, que Zeus avait condamné à soutenir la voûte du ciel.
Il naît dans une grotte sur les pentes du mont Cyllène, tout proche de l’Arcadie. Dès sa naissance il fait preuve d’une extrême ingéniosité et se montre fort astucieux, pour ne pas dire roublard. Nous verrons constamment chez Hermès ce double aspect d’une personnalité qui unit des contraires. Né à l’aube, à midi il est déjà assez grand pour sortir de sa grotte natale ; il rencontre une tortue qu’il trouve fort belle mais qu’il tue et dont il utilise la carapace pour créer la première lyre : sur la carapace il place un cadre sur lequel il adapte trois cordes faites de boyaux de mouton (Homère, Hymnes). Puis, le soir même, il dérobe... en Thessalie ! (près de la Macédoine) les bœufs du troupeau d’Apollon. Il les traîne jusque dans le Péloponnèse mais, pour brouiller les pistes, il fait marcher les bêtes à reculons en les tirant par la queue et il adapte à ses pieds des sortes de raquettes constituées de feuillage (Homère, Hymnes). Il offre en sacrifice deux des bêtes «aux douze dieux» (à noter que ce sera lui le douzième dieu olympien !) en inventant le moyen de faire du feu... Il cache les bêtes et revient, tout innocemment, se recoucher dans son berceau d’Arcadie (Homère, Hymnes). On a remarqué, à ce propos, le double aspect du dieu dont nous parlions plus haut : il est né de l’union du lumineux (Zeus olympien) et du souterrain (Maia, logée dans une caverne). Dès sa naissance il franchit le seuil de cette grotte remplie d’ombre pour aller à la lumière, mais il revient le jour même dans l’obscurité de la grotte maternelle. Dedans/dehors, Hermès agit dans l’obscurité et la lumière. Une de ses épiclèses (strophaïos, qui tourne) en fait le maître des gonds : Hermès fait pivoter le dedans et le dehors. Donc, bien qu’elle le trouve gentiment couché dans son berceau, sa mère lui fait de vifs reproches pour cette rentrée tardive ; le bébé ne lui révèle rien de ses larcins mais déclare tout net à sa mère qu’il veut, lui aussi, recevoir offrandes et prières comme on fait à son père Zeus et que, si celui-ci ne lui accorde pas ces privilèges, il est prêt à devenir le prince des brigands...(Homère, Hymnes)
Apollon, averti, arrive ; il ne trouve rien dans la grotte de Cyllène où Hermès proclame son innocence (Homère, Hymnes) ; alors, prenant son petit frère sous le bras, Apollon l’emmène sur l’Olympe pour qu’il s’explique devant tous les dieux. Malgré un véritable discours de rhéteur (mensonger, bien sûr) prononcé par Hermès (Homère, Hymnes), Zeus n’est pas dupe et ordonne à bébé Hermès de rendre les bêtes qu’il a prises. On ajoute même (c’est le poète Alcée qui le dit) que, profitant d’un moment où Apollon a le dos tourné, l’insupportable enfant en profite pour dérober à son grand frère arc et carquois... Puis Hermès se met à jouer de la lyre qu’il a fabriquée ; enchanté, ravi, Apollon lui demande l’instrument qu’Hermès ne consent à lui donner que contre promesse qu’Apollon ne lui tiendra pas compte de son larcin. Sur la promesse de celui-ci Hermès lui donne sa lyre (à laquelle plus tard Apollon adaptera sept cordes), lui rend arc et carquois et le conduit là où il a caché les bêtes. Mais auparavant (il pense décidément à tout !) pour éviter qu’Héra (qui persécute toujours les enfants que Zeus a d’autres que d’elle-même), il s'emmaillote de nouveau dans ses langes, s’assoit sur les genoux d’Héra (en prenant, dit-on, l’aspect de son fils Arès) et se fait donner le sein par la déesse. Devenue ainsi la nourrice d’Hermès, elle doit désormais le traiter comme son propre fils.
Apollon et Hermès deviennent alors de grands amis : Apollon lui a donné son troupeau à garder et fait don (en échange de la syrinx, ou flûte de Pan qu’Hermès a aussi inventée...) de sa houlette d’or. Cette houlette deviendra le kerykeion (ou caducée), marque du pouvoir d’Hermès. Ce bâton est muni de trois rubans blancs qui flottent au vent et qui furent pris plus tard, (peut-être à tort) pour des serpents.
Arrêtons-nous un moment sur ce caducée ; il s’agit d’un symbole extrêmement ancien (vers le troisième millénaire, en Inde). Cette baguette, autour de laquelle s’enroulent en sens inverse deux serpents, traduit l’équilibre entre le gauche et le droit, le diurne et le nocturne. Quant au serpent, il a un double aspect symbolique, l’un bénéfique, l’autre maléfique dont le caducée présente l’antagonisme et l’équilibre. Les deux serpents se battent (= le chaos primordial) jusqu’à ce qu’Hermès les sépare (= polarisation du chaos). L’enroulement final autour de la baguette réalise l’équilibre des tendances contraires autour de l’axe du monde. C’est pourquoi on considère parfois le caducée comme le symbole de la paix. Hermès sera, comme nous le verrons, le messager des dieux et ses allers-retours ciel-terre correspondent aux deux sens, ascendant et descendant des courants figurés par les deux serpents. À l’époque grecque, des ailes viennent surmonter les deux serpents : le symbole devient une synthèse chthonio-ouranienne (cf. les dragons ailés chinois et la représentation du dieu aztèque Quetzalcoatl qui renaît par une ascension céleste sous la forme d’un serpent à plumes). La baguette magique que représente le caducée évoque des cultes, très anciens dans le bassin égéen, de l’arbre et de la terre nourricière des serpents ; c’est pourquoi le caducée d’Hermès (comme le bâton du caducée d’Esculape) est le symbole de l’arbre, demeure ou substitut de la divinité.
Revenons à l’enfant Hermès : insatiable, Hermès réclame à son grand frère des leçons de divination. Apollon ne peut — car lui seul a le droit de prophétiser la volonté de Zeus, et il en a prêté le serment — que le renvoyer aux Thries, trois nymphes du Parnasse, qui lui apprendront à prédire l’avenir à l’aide de petits cailloux (Homère, Hymnes).
Zeus, heureux de l’activité et de l’habileté de son dernier-né, en fait son héraut personnel et celui des dieux infernaux, Hadès et Perséphone. C’est dans ce rôle de messager qu’on le voit agir dans de nombreuses circonstances et c’est lui, sans doute, qu’on rencontre le plus souvent dans la légende poétique grecque.
Parlons d’abord de deux légendes très anciennes où Hermès ne joue pas ce rôle de messager. Le monstre Typhon (ou Typhée), dans sa lutte contre Zeus, s’était emparé de la faux de Zeus, lui avait coupé les tendons des bras et des jambes et les avait cachés (cf. dossier Typhée). Hermès récupéra ces tendons et les rendit à Zeus qui retrouva sa force et frappa le monstre de sa foudre. Dans une autre circonstance Hermès délivra Arès du pot de bronze dans lequel les Aloades l’avaient enfermé (cf. dossier Arès).
L’extrême activité d’Hermès se met au service de toutes sortes d’interventions, en général bénéfiques, même si elles ne sont pas toujours de la plus grande honnêteté. Mais il est toujours (et seulement cela) l’interprète de la volonté divine. C’est ainsi que, pour servir les amours de Zeus, il réussit à endormir Argos aux cent yeux (dont cinquante restaient toujours ouverts), placé par Héra à la garde de la vache Io, aimée de Zeus, grâce au son de sa flûte ou grâce à sa baguette (les deux versions existent) et à le tuer (Ovide, Métamorphoses). C’est de là qu’il tire son surnom d’Argeiphontès, «tueur d’Argos», même si ce surnom obscur a peut-être précédé la légende d’Io...
Ce dieu pacifique n’a guère de rôle dans l’Iliade, où c’est Iris la messagère des dieux. Toutefois, c’est Hermès qui offre gentiment son aide à Priam pour le conduire au baraquement d’Achille et négocier la rançon que le roi veut offrir en échange du retour du corps d’Hector à Troie (Homère, Iliade). Constatons, là aussi, qu’Hermès unit les contraires ; il joint ce qui est éminemment séparé, il permet le contact entre deux ennemis : ils doivent s’entendre. Mais c’est la mort (figurée par le cadavre d’Hector) qui est au centre de l’échange. Dans l’Odyssée, en revanche, (d’où Iris est absente) il intervient sans cesse et c’est là qu’on le voit avec son équipement traditionnel : pétase sur la tête, pieds chaussés de sandales ailées qui le transportent au-dessus de la terre et de la mer avec les souffles du vent et tenant à la main une sorte de baguette magique (le rhabdos, sans doute précurseur du futur caducée) avec laquelle il peut endormir ou réveiller les hommes. C’est donc lui qui, de la part de Zeus, vient ordonner à Calypso de relâcher Ulysse et de l’aider à construire un radeau pour rentrer à Ithaque (Homère, Odyssée) ; c’est lui encore qui indique à Ulysse la plante magique, le moly, qui le protègera des enchantements de Circé et lui épargnera la transformation dégradante (en porc) qu’elle a infligée à ses compagnons (Homère, Odyssée).
Un aspect plus facétieux du dieu apparaît au chant VIII : au spectacle du piège inventé par Héphaïstos pour enfermer Arès et Aphrodite, Hermès affirme que la punition est bien légère et qu’il prendrait volontiers, même dans ces conditions, la place d’Arès auprès de la belle déesse (Homère, Odyssée).
C’est toujours sur les ordres de Zeus qu’il accompagne, dans un épisode célèbre, les trois déesses Héra, Athéna et Aphrodite auprès de Pâris pour qu’il désigne la plus belle des trois. C’est aussi pour aider Zeus qu’il sauve de la haine d’Héra le petit Dionysos à sa naissance et le met en sûreté.
Ses interventions sont, comme nous l’avons dit plus haut, généralement bénéfiques pour les hommes ; c’est lui qui fournit le bélier à la toison d’or qui permet à Phryxos et Hellé d’échapper aux intentions criminelles de leur marâtre Ino ; c’est lui encore qui fournit à Persée épée (ou faux) et sandales ailées pour l’aider à tuer la Gorgone Méduse. Cependant en deux circonstances au moins, ses interventions furent plutôt maléfiques : toujours chargé de transporter les ordres divins (d’où son surnom de diaktoros) et agissant selon les ordres de Zeus, il annonce à Prométhée, sur un ton très autoritaire, son châtiment s’il ne révèle pas son secret (Eschyle, Prométhée enchaîné) ; d’autre part il contribue à la création de Pandore, «ce beau mal revers d’un bien», comme le dit Hésiode (Hésiode, les Travaux et les Jours). En mettant au cœur de Pandore mensonges, paroles séduisantes et manières trompeuses, Hermès tend un piège pour l’homme séduit ; séduction, leurre : Hermès est au creux du double sens et de l’énigme.
Les multiples voyages de ce dieu ubiquiste en ont fait le protecteur des routes et ce coureur infatigable est le dieu des éphèbes, présidant aux concours gymniques (Pindare, Olympiques). Aucun chemin n’est donc interdit à Hermès et notamment les routes infernales ; c’est ainsi qu’il accompagne Perséphone depuis l’Hadès pour lui faire revoir sa mère Démèter et qu’il reconduit Eurydice aux Enfers après le regard fatal d’Orphée. Avec Athéna il aide Héraklès à descendre au royaume des morts pour capturer Cerbère.
C’est ici qu’apparaît une autre fonction d’Hermès, dont un autre surnom était celui de «psychopompe», qui signifie «conducteur des âmes». Dans cette fonction Hermès répondrait au sanscrit Sarameyas, le chien céleste, fils de Saramâ, conduisant les âmes des morts à leur dernière demeure. On le voit, dans l’Odyssée, guider vers le monde infernal les prétendants qu’Ulysse a tués (Homère, Odyssée).
Le sommeil et les songes étant frères de la mort, les pouvoirs magiques d’Hermès s’exercent aussi dans ce domaine : de sa baguette il peut endormir — ou réveiller — les hommes qui lui font une offrande avant de se coucher (Homère, Odyssée) et, — encore une autre épithète ! — il est appelé aussi «conducteur des songes».
Dans toutes ses missions, Hermès use, en bon Grec, d’une langue affilée et subtile et sait tenir (depuis l’enfance ! cf. plus haut) de beaux discours, plus ou moins trompeurs d’ailleurs. Il a la maîtrise du langage et, selon la tradition, il aurait le premier donné un nom aux choses et aux êtres (Platon, Cratyle). Nous avons vu comment il use de toutes les roueries de la parole pour se réconcilier avec Apollon. Cet Hermès «obscur» ou «ténébreux» se retrouve dans le double usage de la parole et du silence. L’échange peut se faire par la parole au cours de «disputes» verbales, mais il peut aussi se résoudre dans l’absence de paroles : quand, tout à coup au cours d’une conversation, s’établissait un silence, les Grecs disaient : «Hermès passe». L’échange s’enroule donc autour de l’ambivalence.
Il ne faut donc pas s’étonner qu’il soit devenu le dieu de l’éloquence, mais surtout celui du colportage, du commerce (et, plus tard, des voleurs) du négoce (Aristophane, Plutus). Cette fonction nous ramène à l’origine supposée de son nom : herma, tas de pierres. Ces tas servaient à borner les champs et à jalonner les chemins. On y voyait la pierraille dont l’ami des voyageurs avait débarrassé le sol. Ces tas de pierres, placés surtout aux carrefours où la terrible Hécate cherchait à égarer les voyageurs, constituent le plus vieux symbole du dieu ; mais, là aussi, notons que ces hermès pouvaient égarer les voyageurs ou... aider les rôdeurs et détrousseurs de grands chemins. Ils étaient surmontés d’une pierre droite qui, par la suite, devint un pilier avec une tête et un buste ithyphallique, symbole de la fécondité, notamment agraire, et de toute prospérité ; c’est pourquoi une aubaine était dite «hermaion» et un coup de chance était appelé un «coup d’Hermès». En ville, ces bustes protégeaient le seuil des demeures ; leur mutilation, dans la nuit qui précéda le départ pour l’expédition de Sicile, lors de la guerre du Péloponnèse, en 415, fut une cause de scandale et d’extrême inquiétude (Thucydide, Guerre du Péloponnèse). Toutefois, il est surtout considéré, et particulièrement dans son pays natal, l’Arcadie, comme le protecteur des pâtres et de leurs troupeaux, ce qui explique sa représentation en dieu «criophore», portant un agneau sur les épaules, en souvenir d’une épizootie qu’il aurait repoussée de Tanagra, en Béotie, en faisant le tour de la ville, portant un agneau sur les épaules.

Hermès, d’après la légende, eut un assez grand nombre d’aventures amoureuses et plusieurs enfants. D’une nymphe il eut Autolycos, (grand-père d’Ulysse), qui doit à son père le don de voler sans être jamais surpris ; quelques légendes obscures le font même père du dieu Pan, engendré dans les montagnes d’Arcadie, que lui aurait donné Pénélope, fille de Dryops — ou, selon une autre version, la femme infidèle d’Ulysse. On sait qu’il aima Aphrodite qui lui résista longtemps mais fut obligée de céder pour récupérer sa sandale que Zeus avait envoyé son aigle lui voler (cf. dossier Aphrodite) ; enfin, de Hersé, fille de Cécrops, il eut Céphale.

Son culte :

Dieu essentiellement rustique et populaire, Hermès est souvent associé aux nymphes dans les honneurs qu’on lui rend dans des cultes privés. Son culte public est plus rare : le mois d’Hermaios, en Argolide et en Béotie (octobre-novembre) semble se rattacher à une fête des morts ; à Athènes, le troisième jour des Anthestéries (la «fête des fleurs»), on offrait une «panspermie» dans des marmites de graines bouillies en l’honneur d’Hermès chthonien et des morts. À Tanagra (cf. supra), chaque année, le plus bel éphèbe de la cité, chargé d’un agneau, faisait rituellement le tour de la ville pour rappeler le bienfait d’Hermès. Les sanctuaires les plus nombreux dédiés à Hermès se trouvaient dans le Péloponnèse, notamment en Arcadie.

Iconographie

Hermès est représenté comme un éphèbe d’une taille élancée, au beau visage muni souvent d’une barbe en pointe, à l’œil perçant. Il porte le chapeau à larges bords des voyageurs, le pétase; ses pieds sont en général chaussés de sandales ailées (quelquefois les ailes surmontent son chapeau) grâce auxquelles il file sans bruit et rapidement à toutes les extrémités de la terre. en qualité de messager des dieux, il porte à la main le caducée, la baguette magique, emblème de la paix.

Équivalent romain : Mercure

APPENDICE

 
Mythes et Mythologie Musée Vivant de l'Antiquité