Le meurtre d’Argos

Le souverain des dieux [...] appelle celui de ses fils qu’une brillante Pléiade a enfanté et lui donne l’ordre de livrer Argus à la mort. Ne prenant que le temps de fixer des ailes à ses pieds, de saisir dans sa main puissante la baguette qui répand le sommeil et de couvrir sa chevelure avec son chapeau, sans autres préparatifs, le fils de Jupiter, du haut du séjour paternel, s’élance sur la terre. Là il enlève son chapeau et dépose ses ailes ; il ne garde que sa baguette. Il s’en sert, déguisé en berger, pour conduire à travers champs, hors des chemins frayés, des chèvres qu’il a amenées avec lui ; il construit un chalumeau et se met à en jouer. Cette harmonie alors nouvelle, l’art du musicien ravissent le gardien posté par Junon : «Qui que tu sois, tu pourrais bien t’asseoir avec moi sur ce rocher, dit Argus ; nulle part les troupeaux ne trouvent une herbe plus grasse et, comme tu vois, l’ombre y est propice aux bergers.» Le petit-fils d’Atlas s’assied ; par de longs récits il retient sous le charme de sa parole le jour qui s’enfuit et avec la mélodie de ses roseaux assemblés il essaie de vaincre les yeux vigilants. Le monstre cependant lutte pour vaincre les douceurs du sommeil et, si certains de ses yeux sont déjà assoupis, les autres veillent encore. [...]

(Il réclame l’histoire de la flûte de Pan)

Le dieu de Cyllène allait raconter cette histoire quand il vit que tous les yeux d’Argus, succombant au sommeil, s’étaient fermés. Aussitôt il se tait et, pour l’assoupir plus sûrement encore, il promène sur ses paupières languissantes la baguette magique. Puis, brusquement, tandis que la tête s’incline, il frappe de son épée recourbée à la jointure du cou et la fait rouler, toute sanglante, à bas de la roche, dont elle souille les flancs escarpés. Argus, te voilà gisant : la lumière dont tu animais tous tes regards s’est éteinte et tes cent yeux sont plongés dans la même nuit. La fille de Saturne les recueille ; elle en couvre le plumage de l’oiseau qui lui est cher(1) et les répand comme des pierres précieuses sur sa queue étoilée.

Ovide, Métamorphoses, I, v.668-687 et 713-723

(1) Il s’agit du paon.


Hermès