Ah! qu’il est dur d’être un dieu quand les hommes sont à l’aise !

(Le dieu de l’argent, Plutus, ayant recouvré la vue, distribue ses richesses aux honnêtes gens ... qui n’ont plus rien à demander aux dieux)

 

Hermès — Autrefois, on m’offrait dès le matin, dans les auberges, toutes sortes de bonnes choses, des gâteaux au vin, du miel, des figues sèches, des mets enfin dignes d’Hermès ; maintenant je reste tout le jour sur le dos, les jambes en l’air, à crever de faim.

Carion (esclave de Chrémyle qui héberge Plutus) — C’est justice, puisque tu faisais souvent punir ceux qui te traitaient si bien(1) .

Hermès — Ah! cher gâteau qu’on me pétrissait le quatrième jour du mois !

Carion — Tu l’appelles en vain ; regrets inutiles ! plus de gâteau.

Hermès — Ah! jambon que je dévorais !

Carion — Eh bien ! occupe tes jambes, saute à cloche-pied sur une outre, pour te distraire.

Hermès — Ô entrailles grillées que j’engloutissais !

Carion — Les tiennes ont la colique, ce me semble.

Hermès — Ô chère boisson, moitié vin, moitié eau !

Carion — Tiens ! Avale cela et sauve-toi !

Hermès — Voudrais-tu rendre service à un ami ?

Carion — De grand cœur, si cela m’est possible.

Hermès — Donne-moi du pain bien cuit, et un gros morceau des victimes que vous sacrifiez en votre maison.

Carion — Ce serait un larcin.

Hermès — Oublies-tu donc que, quand tu faisais quelque vol à ton maître, je veillais à ce qu’il n’en sût rien ?

Carion — Parce que je partageais avec toi, fripon ; il t’en revenait toujours quelque gâteau.

Hermès — Qu’ensuite tu mangeais tout seul.

Carion — Mais tu ne partageais pas les coups, quand j’étais pris.

Hermès — Oublie les malheurs passés. [...] Ah! que je voudrais vivre avec vous ! de grâce, recevez-moi.

Carion — Tu quitterais les dieux pour rester ici ?

Hermès — On est beaucoup mieux chez vous.

Carion — Quoi ! Déserter ! crois-tu que ce soit honnête ?

Hermès — Où je vis bien, c’est ma patrie.

Carion — Mais à quoi pourrions-nous t’employer ici ?

Hermès — Placez-moi près de la porte ; je suis le dieu gardien ; j’en détournerai les voleurs.

Carion — Détourner ! Ah! Nous n’aimons pas les détours.

Hermès — Chargez-moi du commerce.

Carion — Mais nous sommes riches ; qu’avons-nous besoin de nourrir un Hermès revendeur ?

Hermès — Des intrigues.

Carion — Non, non ; les intrigues, proscrites, et vive la bonne foi !

Hermès — Je vous servirai de guide.

Carion —Le dieu voit clair; nous n’aurons plus besoin de guide.

Hermès — Eh bien ! je présiderai aux jeux. Ah ! Que peux-tu objecter cette fois? rien ne convient mieux à Plutus que de donner des jeux scéniques et gymniques(2).

Carion — Qu’il est utile d’avoir beaucoup de noms ! Voilà que tu as trouvé le moyen de gagner ta vie.

Aristophane, Plutus, v. 1140 sqq.
(traduction C. Poyard)

(1) On punissait souvent les cabaretiers pour fraudes variées ; Hermès, qui les laissait punir, bien qu’il fût dieu de la fraude et adoré comme tel par les aubergistes, méritait d’être abandonné par eux.

(2) Comme le faisaient les citoyens riches d’Athènes.


Hermès