APPENDICE

Au début de ce dossier nous avons signalé que l’herméneutique (= interprétation des textes sacrés) devait son nom à Hermès, en tant qu’interprète. Il est un autre mot, beaucoup plus fréquent dans notre langue, qui doit aussi son origine à Hermès : l’adjectif «hermétique» (et le substantif correspondant «l’hermétisme»), désignant tout ce qui est parfaitement fermé.

Pour expliquer comment on en est arrivé à ce sens, il faut remonter aux premiers siècles de notre ère, notamment les IIème et IIIème siècles, à la fin de la période hellénistique : dans le monde gréco-romain, philosophes grecs, mages, prophètes venus de Perse et d’Égypte propagent leurs différentes doctrines ; déjà les observations des Chaldéens se combinaient avec l’esprit scientifique grec et s’exprimaient en grec, langue universelle. L’astrologie et d’autres sciences, concernant par exemple les vertus des plantes et des pierres, se mirent à prendre l’aspect de sciences occultes où les observations scientifiques sont mêlées à une pseudo-science prétendant se fonder sur une révélation et non plus sur la seule observation ou la seule expérience. Parmi ces doctrines l’hermétisme et la littérature hermétique occupent une place éminente.

Cette littérature naît d’une fusion des modes de pensée égyptien et grec, fusion qui a commencé à l’époque ptolémaïque et romaine. L’hermétisme se présente donc comme une révélation du dieu égyptien Thot, auquel les Grecs donnèrent le nom d’Hermès. Thot, le scribe, le vicaire de Rê, le dieu suprême de la sagesse, messager et juge intérieur (conscience) est dit «deux fois grand» ; Hermès sera le dieu trois fois très grand, Hermès Trismégiste. Les pouvoirs de Thot, mesure du temps, (non seulement du cosmos mais de l’homme, dont il fixe la durée d’existence et le destin), la plénitude de ses connaissances, son souffle créateur sont transférés à Hermès. Il devient le maître de tous les arts, de l’écriture et de la parole, de la science des nombres, des mouvements et des gestes du corps (il devient donc le patron des jeunes éphèbes qui s’exercent dans les gymnases). Les Hermetica, ouvrages techniques, magiques, astrologiques et philosophiques, sont le reflet de la personnalité multiforme de Thot, subdivisée par les Grecs en celle d’Hermès divin et de son petit-fils humain qui lui sert de traducteur. Les Hermetica techniques s’appuient sur l’idée que les mondes divin et matériel sont liés par des chaînes d’énergie, que les Hermetica magiques exploitent ; la spiritualité s’insère dans la magie, l’alchimie et l’astrologie. Les Hermetica philosophiques montrent les degrés successifs des étapes initiatiques, passage de la science à la gnose ; Porphyre et Jamblique (IIè-IVème siècles de notre ère) assurent la liaison entre l’hermétisme et le néo-platonisme. L’hermétisme devient une doctrine de salut qui s’étend à toutes les branches du savoir, notamment l’astrologie, l’alchimie, la magie, la philosophie et la théologie.

Selon Clément d’Alexandrie (vers 160-215) 42 livres doivent être attribués à Hermès Trismégiste, livres dont il est impossible de préciser l’origine exacte mais qui proviennent sans aucun doute de la double source égyptienne et grecque dont nous avons parlé.

Dans la pensée occidentale, Hermès Trismégiste est présenté comme un prophète païen contemporain de Moïse : ainsi il figure sur le pavement de la cathédrale de Sienne (XVème s.) ; cette représentation au seuil d’une église prouve le rôle joué par ce sage païen à l’égard des mystères chrétiens.

La tradition hermétique n’est cependant pas une Église, avec ses sacrements et ses dogmes : tout repose sur l’expérience qui concerne l’être dans sa totalité. Ainsi la médecine hermétique (ou spagirique) est une médecine surtout chimique dont on supposait que les moyens de guérison employés par elle avaient été trouvés dans les livres d’Hermès Trismégiste.

Le corpus hermeticum a dû être constitué dès le Vè/VIème siècle. On a aussi une version latine d’un traité grec connu aujourd’hui sous le nom d’«Asclepius». Le Liber Hermetis recueille les traités d’astrologie grecs et égyptiens datant du IIIè s. De nombreux ouvrages ayant trait aux sciences occultes et aux pratiques de la magie furent exploités jusqu’à la fin de la Renaissance.

Pour les alchimistes, la verge d’or reçue d’Apollon et entourée de deux serpents symbolise les deux principes contraires qui doivent s’unifier (soufre/mercure, fixe/volatil, humide/sec, chaud/froid...). «Ils se concilient dans l’or unitaire de la tige du caducée, qui apparaît donc comme l’expression du dualisme fondamental qui rythme toute pensée hermétique et doit être résorbé dans l’unité de la pierre philosophale.» (J. Van Lennep, Art et alchimie, Bruxelles, 1966). La tradition hermétique est conçue comme l’art royal («l’art d’Hermès Trismégiste»), qui consiste à fabriquer l’or non dans un creuset mais dans l’homme lui-même qui, en se débarrassant de ses scories et de ses ténèbres, accède à la lumière. L’alchimie ainsi comprise est essentiellement l’art initiatique. Le symbole de la pensée hermétique est constitué par l’arbre, qui exprime l’énergie universelle et les correspondances entre le visible et l’invisible : les racines sont cachées mais la vie de l’arbre se manifeste par son feuillage et ses fruits.

Hermès se trouve donc ainsi à la fois le dieu de l’hermétisme et celui de l’herméneutique, du mystère et de l’art de le déchiffrer.


Hermès