Jupiter envoie Mercure rappeler à Énée ses devoirs

Le Tout-Puissant [...] s’adresse à Mercure et lui donne ces ordres : «Va, mon fils, appelle les Zéphyrs et descends à tire-d’aile. Le chef dardanien s’attarde chez les Tyriens à Carthage et ne songe plus à la ville que lui accordent les destins. Parle-lui et sur les souffles rapides porte-lui mon message. Il n’est pas l’homme que sa mère, la plus belle des déesses, nous avait promis ; [...] l’homme qui gouvernerait l’Italie frémissante et guerrière et grosse d’une moisson d’empires, l’homme qui propagerait la race issue du noble sang de Teucer et qui mettrait sous ses lois l’univers tout entier. [...] À quoi pense-t-il ? Quel espoir le retient chez un peuple, son ennemi ? Oublie-t-il sa postérité ausonienne et les champs de Lavinium ? Qu’il reprenne la mer. C’est mon dernier mot. Dis-le-lui de ma part.»

Il avait à peine parlé que Mercure se préparait à obéir aux ordres de son souverain père. Il attache à ses pieds ses sandales d’or dont les ailes, aussi rapides que le vent, le portent dans les airs au-dessus des eaux et de la terre. Puis il prend sa baguette : c’est avec elle qu’il évoque du fond de l’Orcus les pâles ombres et qu’il en conduit d’autres dans le triste Tartare, qu’il donne et enlève le sommeil et qu’il rouvre les yeux fermés par la mort. Armé de cette baguette, il excite les vents et nage dans l’air trouble des nuées. Il vole et aperçoit déjà la cime et les flancs escarpés du robuste Atlas qui soutient le ciel sur son front, d’Atlas dont la tête, couronnée de pins et de sombres nuages, est continuellement battue par les pluies et les vents. [...] Soutenu par ses ailes grandes ouvertes le Cyllénien s’est posé d’abord sur lui ; puis, de tout son élan, il plonge vers la mer, comme l’oiseau qui, le long des rivages et autour des roches poissonneuses, rase la surface des eaux. Ainsi l’enfant du mont Cyllène, quittant son aïeul maternel, volait entre la terre et le ciel vers les grèves de la Libye et coupait les vents.

Dès qu’il eut touché de ses pieds ailés les gourbis de Carthage, il aperçut Énée occupé aux fondations des remparts et des nouveaux édifices. [...] «Te voici donc en train de fonder l’altière Carthage et, pour plaire à ton épouse, de lui bâtir une belle ville. Hélas, c’est ainsi que tu oublies ton royaume et ta destinée ! Le roi des dieux lui-même, dont la volonté dirige le ciel et la terre, m’envoie vers toi du haut de l’Olympe lumineux. Il m’a lui-même ordonné de t’apporter son message sur les souffles rapides. À quoi penses-tu ? Dans quelle espérance perds-tu tes jours sur les rives libyennes ? Si l’honneur des grandes choses n’a plus rien qui t’enflamme, regarde Ascagne qui grandit, songe à l’héritage de cet enfant à qui sont dus le royaume d’Italie et la terre romaine.» Le Cyllénien n’a pas encore achevé ces paroles qu’il échappe aux regards humains et s’évanouit loin des yeux en légère vapeur.

Virgile, Énéide, IV, v. 222-2


Mercure