ANABASE - EXPÉDITION DES DIX MILLE

Après les guerres médiques, les Perses, on l'a vu, sont très souvent mêlés à l'histoire de la Grèce. Par exemple, dans les dernières années de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.C.), un des fils du roi Darius II, Cyrus, qu'on appellera, pour le distinguer de son ancêtre Cyrus le Grand, Cyrus le Jeune, fut envoyé en Asie Mineure par son père (en 407) pour mener la guerre, aux côtés des Lacédémoniens, contre les Athéniens. Il disposait des pleins pouvoirs et les satrapes, Pharnabaze et Tissapherne, qui jusque là avaient tantôt soutenu les Spartiates, tantôt embrassé le parti des Athéniens, furent placés sous ses ordres. Tissapherne, primitivement à la tête de deux satrapies, la Carie et la Lydie, s'il conserva la Carie, fut privé de la Lydie (on comprend qu'après la mort de Darius il se soit montré adversaire déclaré de Cyrus). Cyrus remplissait donc à la fois les fonctions civiles et militaires (rappelons que ce n'était pas le cas pour tous les satrapes). À ce titre il avait sous son autorité une flotte puissante. Il aida, de ses subsides surtout, le navarque (=amiral) spartiate Lysandre à mener la guerre navale contre les Athéniens. Les deux hommes nouèrent même des liens d'amitié. On sait que c'est le désastre d'Aigos Potamos (en 404) qui mit fin à cette longue guerre et ruina ce qui restait de l'Empire athénien.

Né après l'accession de Darius II au trône et paré en conséquence du titre de fils de roi, Cyrus nourrissait de grandes ambitions et haïssait son frère aîné appelé à succéder à leur père. Il était le préféré de leur mère Parysatis, qui voulait le faire monter sur le trône. Mais lorsque Darius mourut à la fin de 405 ou au début de 404, ce fut son frère Artaxerxès Mnémon qui devint roi. Cyrus complota contre lui. Sauvé par sa mère, il résolut de détrôner son frère : pour cela il rassembla une armée de Perses et recruta des mercenaires grecs. Grâce aux très bonnes relations qu'il entretenait avec les Spartiates, il put rassembler un contingent de dix mille hommes (en fait, au début on dénombre dix mille huit cents hoplites auxquels il faut ajouter deux mille trois cents soldats armés à la légère et quarante cavaliers) dont la majorité était originaire du Péloponnèse (Arcadiens, Achéens, Lacédémoniens et Argiens), les autres étant Thessaliens ou Thraces, Crétois ou Rhodiens et, en petit nombre, des Béotiens et des Athéniens). Ces mercenaires furent recrutés par l'intermédiaire d'aventuriers que Cyrus connaissait, tel le Lacédémonien Cléarque, général condamné à mort dans son pays pour désobéissance, et qui vivait en exil. On leur avait fait croire que l'expédition était dirigée contre Tissapherne ; ce n'est qu'à Thapsaque, sur l'Euphrate, cent quarante-trois jours après leur départ, que le vrai but de l'expédition leur fut révélé. Ils étaient mus surtout par l'appât du gain (Xénophon, Anabase) et la perspective d'un riche butin. Ils se livrent sans vergogne au pillage. Ce sont de bons soldats, aguerris par des années de campagne mais prompts à discuter les ordres des chefs, voire à se mutiner.

Nous connaissons l'histoire de cette expédition, essentiellement par l'écrivain athénien Xénophon, qui s'était engagé dans l'aventure pour répondre à la demande de son hôte et ami, le Béotien Proxène (Xénophon, Anabase). Les circonstances firent qu'il y joua un rôle important. Il semble qu'il ait rédigé son oeuvre environ quinze ans après les événements. D'une autre Anabase, écrite également par un participant, il ne reste que quelques fragments, Diodore de Sicile (IIe siècle ap. J.-C.) présente souvent les faits sous un autre éclairage, mais pour notre propos il importe assez peu que Xénophon ait eu tendance à présenter les choses à son avantage.

Le titre de l'ouvrage, Anabase (= marche vers le haut) ne s'appplique en fait qu'à une partie de l'oeuvre, celle qui décrit la marche de l'armée, partie de Sardes (mars 401), vers l'intérieur du pays jusqu'à Counaxa (septembre), village éloigné de Babylone de trois cent soixante ou cinq cents stades (= soixante ou quatre-vingt-dix kilomètres), où eut lieu, le 3, la bataille que Cyrus livra à son frère et dans laquelle il périt. Il ne restait plus aux Grecs, perdus au coeur d'un pays hostile, exposés à tous les traquenards des barbares, qu'à rebrousser chemin pour regagner la côte de l'Asie Mineure. Ils renoncèrent à reprendre le même chemin car il fallait traverser une région aride qui n'offrait pas de possibilités d'assurer la subsistance (Xénophon, Anabase) -à l'aller, c'était Cyrus qui avait assuré l'intendance (Xénophon, Anabase). Ils partirent donc vers le nord, vers la partie orientale du Pont Euxin. L'entreprise était ardue ; elle fut rendue encore davantage périlleuse lorsque leurs chefs eurent été traîtreusement assassinés par le satrape Tissapherne, alors que l'armée n'avait pas encore parcouru une grande distance. C'est à ce moment que Xénophon entra en scène, devenant un des généraux de l'armée. En choisissant cet itinéraire les Grecs demeuraient toujours dans l'Empire perse mais ils traversaient des régions où le Grand Roi n'exerçait en fait qu'un pouvoir nominal. Ces régions étaient habitées par des peuples qui ne versaient qu'un tribut au pouvoir central et qui étaient quasi indépendants, peuples farouches, redoutables guerriers qui infligèrent de lourdes pertes aux Grecs exposés d'autre part aux rigueurs d'un hiver qui en fit périr un grand nombre. Même lorsqu'ils furent arrivés à la côte leurs épreuves ne furent pas terminées. Après bien des péripéties et des épreuves, les survivants (cinq mille hommes environ), finirent par arriver à Pergame, où un général lacédémonien, Thibron, les enrôla pour faire la guerre aux satrapes Pharnabaze et Tissapherne. C'était en mars 399. En deux cent quinze étapes, les Grecs avaient parcouru, la plupart du temps à pied, onze cent cinquante-cinq parasanges, soit trente-quatre mille six cent cinquante stades (= 6375,6 kilomètres*) .

L'Anabase fait partie des oeuvres écrites par des Grecs qui nous apprennent beaucoup de choses sur l'Empire perse. Pendant très longtemps ces ouvrages, écrits à des époques très diverses (Hérodote vivait au Ve siècle av. J.-C., Diodore de Sicile au Ier av. J.-C., pour n'en citer que deux. ) ont même été la source unique de nos connaissances, ou peu s'en faut. Les lecteurs de L'Anabase découvraient l'immensité de l'espace, eux qui vivaient sur des territoires exigus, coincés entre la montagne proche et la mer, l'univers familier de la plupart (au moment où les Grecs se retrouvent seuls ils sont à peu près à dix mille stades de la Grèce). Ils découvraient aussi la variété des pays traversés (Xénophon, Anabase), des climats, une faune et une flore qui leur étaient étrangères (Xénophon, Anabase), la diversité des peuples barbares assujettis d'une manière plus ou moins étroite à l'autorité du Grand Roi, la fragilité voire la faiblesse d'une armée dont on exagérait sans doute les effectifs, ce qui exaltait un "patriotisme " grec ( comment un si petit nombre l'avait emporté, parfois sans perte importante et même sans aucune perte, sur des troupes infiniment supérieures en nombre). En fait, au cours de la retraite proprement dite, les Grecs n'affrontèrent les Perses qu'épisodiquement (Xénophon, Anabase). C'est surtout aux peuples de l'Arménie traversée qu'ils eurent à faire. Il leur fallait se procurer des vivres : ils les achetaient dans des marchés ou ils se les procuraient par le pillage. Ils faisaient halte dans des villages, dont ils traitaient les habitants, quand ceux-ci étaient restés, sans ménagement, d'où les affrontements incessants dont nous avons parlé. Au fond, les Perses n'avaient qu'à laisser faire. De ceux-ci, Xénophon donne une image le plus souvent défavorable et il ne manque pas de rappeler, au besoin, les antagonismes anciens (Xénophon, Anabase) : ce sont des perfides et des parjures. Xénophon ne cache pas les exactions commises par les Grecs mais il le fait avec une bonne conscience qui confond certains modernes (Xénophon, Anabase).



GRECS et PERSES