De la bataille de Mantinée (362) à la défaite de Chéronée (338) et à la mort de Philippe de Macédoine (336)

Ses rivales étant épuisées et incapables de jouer un rôle digne de leur grandeur passée, Athènes, seule, conserve une puissance prééminente, non sans présenter, à côté d'éléments qui font sa force (une flotte de 350 trières, une confédération maritime reconstituée, des points d'appui militaires dans le nord de la Grèce, dans les îles, dans le détroit du Bosphore, qui lui permettent d'assurer son ravitaillement en produits nécessaires à sa vie, notamment les céréales...) des signes de faiblesse : une population globale peu nombreuse, où figurent beaucoup d'assistés , beaucoup de citoyens peu disposés à combattre pour la patrie, d'où l'appel à des mercenaires qui obèrent le budget) ; l'opinion publique se partage en deux grands partis, face aux épreuves : partisans de la paix et de la coexistence avec l'ennemi et partisans de la résistance. Les royaumes barbares, le plus souvent en guerre les uns contre les autres, ne paraissent guère capables dans les années d'après Mantinée , de s'opposer à elle. Pourtant les choses vont bientôt changer : en effet l'émergence d'une nouvelle puissance, la Macédoine, va bouleverser les données.

Dans cette courte période (moins de trente ans), ce qui domine, c'est le conflit dans lequel s'affrontent Athènes et Philippe II, roi des Macédoniens, qui est aux yeux des Grecs un barbare. Né en 382, otage à Thèbes pendant trois ans de 368 à 365, Philippe a appris à connaître les Grecs et les affaires de la Grèce. Il devient roi en 357, après avoir écarté son neveu, dont il était le tuteur, et ses rivaux. Réorganisateur de la phalange macédonienne, dont il va faire une redoutable arme de guerre. aidé en cela par Antipatros et Parménion. Il assoit d'abord son autorité sur son royaume, première tâche qui s'impose dans cette monarchie féodale où tout nouveau souverain voit contester son pouvoir.

Quand Philippe devient roi à vingt-cinq ans, son royaume est en piteux état. Quand il meurt, vingt et un ans plus tard, il est le maître de la Grèce et sur le point de porter la guerre chez les Perses. Il a mis à la disposition de son successeur, son fils Alexandre, les moyens d'exécuter cette entreprise dont beaucoup de Grecs rêvent depuis si longtemps.

L'historien Jean Hatzfeld a dressé, en un court paragraphe, un portrait saisissant de ce personnage exceptionnel, qui réunit en lui "les qualités du Barbare et celles du Grec civilisé". Philippe est un soldat courageux et énergique. Il est un diplomate habile et souple. Très ambitieux pour son pays, Il met au service de son action une grande ténacité et un pouvoir de séduction indéniable, auxquels beaucoup se laisseront prendre.

Quand il arrive aux affaires, la Macédoine n'a pas d'accès à la mer et elle est entourée d'ennemis. Sa première préoccupation est donc de gagner la mer et de desserrer l'étau. Il pousse vers la Thrace, la Chalcidique, le Pangée, qui lui fournira son or. Par là même il se heurtait à Athènes et une courte guerre oppose les deux puissances à propos d'Amphipolis en 357. Philippe s'empare de la ville et oubliera de la rendre aux Athéniens lorsque ceux-ci oublièrent de lui remettre Pydna, en échange, comme il était convenu. Il prit Pydna et garda les deux villes. S'il ne souhaite pas un affrontement direct et durable avec Athènes, dont il sait qu'elle est une puissance redoutable, il est certain que toutes ses initiatives qui le rapprochent de la Grèce et trahissent son intention de se mêler peu à peu des affaires de la Grèce, sont autant de frictions avec les Athéniens : son intervention contre les Phocidiens qui s'étaient emparés des trésors de Delphes (première guerre sacrée dans les années 356 et suivantes où, après des échecs, il parvint à vaincre les Phocidiens) lui donne l'occasion d'intervenir aussi en Thessalie et d'y établir l'hégémonie de la Macédoine et de disposer de toutes les ressources considérables du pays. Quand il paraît devant les Thermopyles en 353, il fait figure d'envahisseur, il provoque une coalition dans laquelle Athènes joue le premier rôle. Quoique le parti au pouvoir soit partisan de la paix, son chef, Euboulos, s'est porté aux Thermopyles avec 5000 hommes pour prêter main forte à une armée de Phocidiens et 10000 Grecs en vue de barrer la route à Philippe. Philippe n'insiste pas et se retire en Thessalie. Jusqu'alors Démosthène, qui allait devenir le grand adversaire de Philippe, s'était surtout signalé comme modérateur contre ceux qui préconisaient une grande guerre contre le Grand Roi dont les préparatifs dirigés contre les satrapes révoltés inquiètent les Athéniens, toujours sensibles à ce qui se passe en Perse. L'opposition entre Euboulos et Démosthène se manifeste à propos de Rhodes où ce dernier souhaiterait qu'on intervienne pour soutenir les habitants révoltés contre Artémis, soeur et veuve de Mausole . Elle ne peut que se développer sur la conduite à tenir face à Philippe qui ne cesse de heurter les intérêts d'Athènes par sa politique dans la mer Égée, en Thrace, à l'égard des rois d'Illyrie et d'Épire dont il fait des vassaux, du roi des Odryses, Kersoblepte, qu'il contraint à s'allier avec lui, par les menaces sur Sestos reprise par Athènes et sur les Clérouquies envoyées en Chersonèse, par l'annexion des villes de Chalcidique, la prise et la destruction d'Olynthe.

Ni sur le plan intérieur (dépenses exorbitantes que représentent les distributions d'argent aux citoyens ; crise morale : on préfère confier la guerre à des mercenaires plutôt que de servir soi-même ; ce recours aux mercenaires s'explique aussi par l'impossibilité de lutter sur des théâtres d'opération si étendus et si éloignés avec des forces constituées des seuls citoyens, à cause de l'exiguïté du nombre des citoyens ) ni sur le plan diplomatique (permanence des rivalités des cités entre elles : Thèbes notamment est l'ennemie d'Athènes ) ni sur le plan militaire (forces dispersées : politique des petits paquets), la politique d'Athènes n'était adaptée à la lutte contre un homme qui décide seul, qui dispose d'une armée nombreuse et de ressources considérables, en constante augmentation.

À Athènes, une minorité d'hommes énergiques, dont les chefs de file sont Hypéride et Démosthène a compris que l'ennemi était dorénavant le roi de Macédoine et qu'il ne fallait pas se laisser endormir par sa modération trompeuse. Cet ennemi en effet souhaite parvenir à ses fins sans affrontement direct, comme nous l'avons déjà dit, et il se rencontre sur ce point avec les dirigeants athéniens. En 346, une ambassade athénienne (Démosthène, Eschine, Philocrate) signe avec Philippe la paix dite de Philocrate. Cette date est très importante : Athènes ne conteste plus la domination macédonienne sur Amphissa et la Chalcidique. Du fait de l'aveuglement et de l'incompétence d'Eschine, personnage probablement vénal, de la lenteur avec laquelle les ambassadeurs reviennent à Pella, capitale du royaume pour la signature définitive du traité, temps pendant lequel Philippe règle à son profit, avec cynisme, ce qui était l'objet même de la discussion, le sort des points d'appui athéniens en Thrace, perdus, du royaume de Kersoblepte, réduit à l'état de vassal.

La Phocide abandonne la cause d'Athènes et est soumise. Philippe contrôle les Thermopyles, il reçoit deux voix au conseil amphictyonique, ce qui lui donne la possibilité d'intervenir en toute liberté dans l'administration de l'amphictyonie delphique. Il est le maître de la Grèce continentale. Les royaumes barbares qui le menaçaient (Thrace, Épire, Thessalie) sont ses vassaux . En 345, Il passe un traité avec la Perse à laquelle l'énergique Artaxerxès Ochos restitue sa grandeur après des dizaines d'années de déclin (perte des provinces comme la Phénicie et l'Égypte, révoltes des satrapes). Son influence s'étend jusqu'au Péloponnèse, dans les cités qui sont dans la mouvance d'Athènes. Il entretient de bons rapports avec les Thèbains que leur haine d'Athènes rend aveugles.

Dans les années 345 et suivantes, tandis que Philippe multiplie, dans toute la Grèce et envers Athènes, les gestes d'apaisement, auxquels le parti de la paix est sensible, Euboulos souhaitant un équilibre en Grèce entre Athènes et la Macédoine, Démosthène combat à l'intérieur les responsables à ses yeux de la paix de Philocrate, ses compagnons d'ambassade : Philocrate lui-même, qui quitte la ville avant même d'être condamné à mort, et Eschine qui échappe de justesse à une condamnation. Il prépare sur le plan moral les citoyens à la lutte et engage les dépenses nécessaires à la guerre (en particulier renforcement de la flotte, déjà puissante). Il mène à l'extérieur une diplomatie active en Grèce pour réconcilier les cités; On envoie une ambassade en Perse, dont on se rend compte qu'elle n'est plus une menace pour la Grèce. Cette politique obtient des résultats favorables sauf à Thèbes et en Perse. Cette ambassade fera accuser Démosthène de "médisme" . Notons que le traité entre Philippe et Artaxerxès Ochos ne durera pas longtemps, les deux puissances auront l'occasion de s'affronter dans la région de Byzance (lorsque Philippe encerclera cette ville et Périnthe, elles recevront l'aide des Athéniens et du satrape de la Phrygie Hellespontique et le Macédonien devra lever le siège en 340). La politique de recherche d'alliances ne réussit qu'à moitié sans doute mais Athènes, qui cherche à contenir le conflit, plus ou moins larvé avec Philippe, puis franchement déclaré, hors de la Grèce centrale, au delà des Thermopyles, obtient des succès importants dans les années 341-340. L'Athénien Diopeitès même certaines villes de son territoire ; on chasse ses alliés et partisans de leurs cités. Il est vrai que Philippe est engagé dans plusieurs régions dans des conflits avec des peuples voisins : Illyriens et Dardaniens au nord. Il conquiert la partie de la Thrace comprise entre son royaume et la mer noire, il lutte avec succès contre les Scythes et fixe la frontière avec eux. Tous ces conflits le tiennent éloigné de la Grèce, étant obligé d'hiverner loin de chez lui et retardé par de graves blessures. Mais Philippe ne perd jamais de vue ses objectifs même quand il est contraint de temporiser, de reculer, ou qu'il subit des revers sérieux. Il sait attendre et profiter des circonstances. Ainsi la place qu'il occupe dans l'amphictyonie de Delphes est une occasion d'intervenir dans le conflit qui oppose Amphissa aux autres Grecs, conflit que les cités n'ont pas su régler pacifiquement. À la faveur de cette deuxième guerre sacrée, il emprunte les défilés, où on ne l'attendait pas, il s'empare d'Élatée et menace directement la plaine thébaine (novembre 339). Athènes et Thèbes s'allient enfin mais trop tardivement. Les forces des confédérés (40000 hommes) protègent un temps Amphissa et Élatée. Philippe, mis en difficulté pendant l'hiver 339-338, s'empare au printemps d'Amphissa et met en déroute les Athéniens et les Thébains à Chéronée, où s'illustre Alexandre, le fils de Philippe (automne 338). Thèbes capitule. Avec Athènes, Philippe fait preuve de modération lors de la signature de paix, modération inspirée par la prudence : la cité, dont les habitants sont las de la guerre, conserve une flotte puissante. Les clauses du traité sont sévères sans doute : Athènes perd son indépendance économique mais elle conserve son territoire, quelques îles et sa liberté mais pour combien de temps ? Philippe évitait la prolongation d'une guerre toujours aléatoire.

Il réorganisa le monde des cités grecques avec la même modération et créa la ligue de Corinthe où l'indépendance des cités était assurée, au moins en apparence. La Grèce était pacifiée dans une organisation de type fédératif mais la réalité du pouvoir était entre les mains de Philippe. Des garnisons macédoniennes étaient installées à Chalcis, Thèbes, Corinthe, Ambracie, bientôt à Athènes. Ce nouvel ordre des choses a été diversement apprécié par les historiens. Quoi qu'il en soit, c'est à une transformation profonde du monde grec qu'aboutit l'action de Philippe qui meurt, assassiné à l'instigation de sa femme, Olympias, en 336, au moment où il mettait la dernière main à la préparation d'une guerre contre le Grand Roi, projet de nature à rallier les esprits de revanche contre les Perses en les punissant du mal fait cent cinquante ans plus tôt aux grands ancêtres. C'est à Alexandre que revint la tâche d'exécuter cette prodigieuse entreprise conçue par lui.



GRECS et PERSES