POUR UNE CONCLUSION

De cette longue confrontation du monde grec et de l'empire achéménide (deux siècles environ), il est temps de dégager quelques faits importants : les uns ont déjà été mis en lumière au fil du récit, les autres paraîtront sans doute nouveaux au lecteur.

Même si on tenait compte de la Grèce occidentale dont nous n'avons fait aucune mention dans ce qui précède parce qu'elle n'a joué aucun rôle dans l'histoire qui nous intéressait (Grande Grèce, Italie du Sud et Sicile, colonies grecques de l'Ouest méditerranéen et de l'Afrique), ce qui frappe c'est la disproportion entre l'étendue du domaine grec (Grèce continentale, îles et façade occidentale de l'Asie Mineure, cette partie étant au demeurant sous la domination perse) et les dimensions gigantesques de l'Empire perse qui s'étend de la Méditerranée jusqu'aux confins de l'Inde, de l'Égypte jusqu'à la Scythie. Ajoutons que les Grecs, si différents qu'ils soient les uns des autres (Doriens, Ioniens, Étoliens etc.) ont le sentiment d'une origine commune, d'une communauté de destin, tandis que l'empire perse est un conglomérat de peuples placés sous l'autorité d'un peuple dominateur, le conquérant perse. D'un côté, un territoire étroit , de l'autre des espaces immenses. D'un côté un pays au relief tourmenté où la montagne tient une grande place mais ouvert sur la mer, toujours proche et familière, si redoutable, de l'autre une partie du continent asiatique, séparé de la mer par d'autres peuples, Grecs, Phéniciens, Égyptiens parmi d'autres : ce n'est qu'après les avoir subjugués que les Perses rencontreront la mer avec laquelle ils se familiariseront, en faisant appel à la technique navale des Phéniciens en particulier. D'un côté une population relativement peu nombreuse, de l'autre un réservoir d'hommes qui paraît inépuisable.

Au monde des peuples grecs et des cités grecques, indépendants les uns des autres, très souvent en conflit les uns avec les autres pour des raisons de prééminence politique et de domination économique, s'oppose l'univers monolithique d'un royaume dont les peuples sont soumis à l'autorité d'un seul maître. Les cités grecques ont des régimes politiques très divers. Certains ont duré sans évoluer, parfois pendant plusieurs siècles (par exemple Sparte). D'autres ont connu successivement la monarchie, l'aristocratie, l'oligarchie voire la tyrannie avant d'inventer une forme nouvelle, la démocratie (Athènes), L'empire achéménide a pour régime la monarchie quasi absolue, des origines jusqu'à sa fin. Le Grand Roi , un Perse toujours, exerce une autorité sans partage, autorité contestée par des comploteurs, Perses eux-mêmes (révolutions de palais), autorité plus ou moins présente et forte dans des régions excentrées, selon la personnalité du souverain (bien des régions ont gagné leur indépendance pour la perdre de nouveau) mais non sans réalité. Ce qui est certain c'est qu'un tel empire n'a pu subsister que grâce à une administration forte, contrôlée par les fidèles du prince, eux-mêmes surveillés étroitement, où une circulation rapide était assurée entre les régions les plus lointaines et le pouvoir central. De plus le roi lui-même et sa cour changeait de résidence plusieurs fois au cours d'une même année.

Il en découle des conceptions très différentes de l'organisation de la société, des rapports de l'individu avec les gouvernants. Quel que soit le régime politique, dans les cités grecques, pour faire simple, l'homme est un citoyen, dans l'empire perse il est un sujet. Cette opposition est assez bien symbolisée par la proskynèse. Un Grec ne s'incline que devant la divinité; il s'offusque qu'un Perse le fasse devant son roi. En fait la proskynèse n'est qu'une marque de respect pour le souverain, elle n'implique nullement qu'on l'assimile à la divinité, ce que les Grecs ont cru ou feint de croire : le Roi invitait le sujet à se relever (Hérodote, Histoires). On sait quelle réaction de rejet a provoquée la volonté d'Alexandre d'imposer la proskynèse aux Grecs et aux Macédoniens mais lui en était venu à se proclamer fils d'Ammon.

Les oppositions entre Grecs et Perses se manifestent dans de très nombreux domaines : il n'est que de se reporter aux Perses : moeurs, habillement, armement, manière de livrer une bataille (importance de la cavalerie chez les Perses) etc.. Nous ne reviendrons pas sur les grands conflits au terme desquels les cités grecques ont échappé à la tutelle du Grand Roi. Il convient cependant de souligner que les Grecs d'Asie Mineure sont retombés sous sa domination à la fin de la guerre du Péloponnèse. Sur le continent, le Roi a utilisé les dissensions des cités entre elles, jouant un rôle d'arbitre d'autant plus efficace qu'il disposait d'une réserve d'or considérable. Le médisme s'explique par la distribution de cet or mais aussi parce que la haine qui animait certaines cités à l'égard d'autres leur faisait embrasser les intérêts des Barbares. Cela à toutes les époques. Les conditions de la vie politique et l'économie ont poussé beaucoup de Grecs et d'hommes d'autres nationalités à servir comme mercenaires auprès du Roi et des Satrapes. L'exemple le plus fameux est celui de l'expédition des Dix Mille ; il y en a eu bien d'autres : les Grecs louent leurs services aux Perses, mais aussi aux souverains égyptiens. Les historiens grecs se sont plu à exalter la supériorité des Grecs sur les Perses. Ils ne sauraient masquer le fait qu'ils étaient des hommes de troupe et qu'ils n'avaient pas accès à des postes de commandement importants, sauf rares exceptions : le Rhodien Memnon par exemple joue un rôle important, semble-t-il, dans la lutte contre Alexandre au début de sa campagne. Encore convient-il de remarquer que les historiens grecs et leurs héritiers dénigrent systématiquement les combattants perses, dont ils mettent en valeur, si l'on peut dire, l'incompétence et la lâcheté en l'opposant au talent et au courage des Grecs.

Quoi qu'il en soit des jugements négatifs des Grecs à l'égard des Perses, il reste que l'empire achéménide donnait l'idée d'une monarchie universelle, idée qu'Alexandre aurait reprise à son compte et qu'il aurait réalisée si son destin lui en avait laissé le temps. Sa mort a rompu ce rêve : ses héritiers en effet n'ont eu de cesse de se combattre et de s'exterminer. En 281, il ne reste plus de "diadoques". Pour conclure sur leur entreprise chimérique Claude Orrieux et Pauline Schmitt Pantel citent Ed. Will : " Ils ramenèrent la carte du monde oriental à un schéma pré-achéménide, celui d'États rivaux et guerriers, n'ayant en commun que d'être aux mains de potentats étrangers à la culture des pays qu'ils dominaient. C'est dire que l'existence des États hellénistiques représente la liquidation de la seule réussite unificatrice et pacificatrice de l'Orient qu'ait connue l'Antiquité".



GRECS et PERSES