L'affaire d'Harpale vue par Plutarque

Peu de temps après, Harpale vint d'Asie à Athènes. Il fuyait Alexandre, ayant conscience d'avoir gaspillé son argent et mal géré ses affaires, et craignant le roi, qui était devenu désormais sévère pour ses amis. Il se réfugia auprès du peuple athénien et se mit entre ses mains avec ses richesses et ses navires

Plutarque, Vie de Démosthène, 25, 1 et 2

Aussitôt les orateurs, jetant des regards de convoitise sur sa fortune, lui vinrent en aide et essayèrent de persuader les Athéniens de recevoir et de sauver le suppliant. Au contraire, Démosthène conseilla tout d'abord au peuple de chasser Harpale et de bien se garder de jeter la ville dans la guerre sans nécessité et pour un motif injuste.

Idem, 25, 2 et 3

Cependant, quelques jours plus tard, comme on faisait l'inventaire de ses richesses, Harpale, voyant que Démosthène regardait avec plaisir une coupe barbare et en examinant avec soin la ciselure et le style, lui dit de la soupeser et d'évaluer le poids de l'or. Démosthène, étonné de la trouver si lourde, demanda combien elle valait. Harpale sourit et répondit : " Pour toi elle vaudra vingt talents"*, et, dès que la nuit fut venue, il lui fit porter la coupe avec les vingt talents. Harpale était apparemment habile à découvrir les sentiments d'un homme épris d'amour pour l'or, d'après l'expression de son visage et ses coups d'oeil épanouis. Démosthène ne résista pas : vaincu par le cadeau corrupteur, comme s'il avait reçu chez lui une garnison, il passa au parti d'Harpale.

Idem, 25, 3, 4, 5

N.B.* l'expression grecque ici traduite est à double sens, pouvant signifier : "elle vaudra pour toi" et "elle t'apportera " (note de l'édition des Belles Lettres).

Démosthène essaie sans succès d'échapper aux accusations lancées contre lui et contre-attaque.

Cependant Démosthène, prenant les devants, fit passer un décret stipulant que le Conseil de l'Aréopage examinerait l'affaire et que ceux qu'il estimerait coupables seraient châtiés. Or il fut l'un des premiers que ce Conseil condamna. Il comparut donc devant le tribunal (un jury de l'Héliée, de mille cinq cents citoyens), et, frappé d'une amende de cinquante talents, il fut mis en prison (parce qu'il ne pouvait pas payer une somme aussi énorme). La honte qu'il ressentit de ces procès et sa faiblesse physique, qui ne lui permettait pas de supporter l'emprisonnement, l'amenèrent, dit-il, à s'évader, ce qu'il fit à l'insu des uns et avec la connivence des autres.

Idem, 26, 1, 2, 3

N.B. le conseil de l'Aréopage (ce conseil tire son nom du lieu où il se tient, la colline de l'Aréopage), très ancienne institution athénienne, conserve, au IVe siècle, une grande autorité morale. C'est à ce titre qu'il mène l'enquête sur la conduite de Démosthène mais c'est le tribunal de l'Héliée, du moins un jury constitué d'Héliastes (ils sont au nombre de six mille) qui juge le citoyen présumé coupable.
Pour Plutarque donc Démosthène était coupable. Il s'inscrit dans une tradition très ancienne qui a pris naissance à l'époque même de l'affaire.


Harpale