L'affaire d'Harpale vue par Hypéride

Il y a eu, à Athènes, des citoyens qui n'ont pas cru que Démosthène s'était laissé corrompre et ils l'ont aidé dans sa fuite. Mais ses adversaires furent les plus nombreux. Parmi ses accusateurs, figure l'orateur Hypéride, qui avait été son ami. Son discours, véritable réquisitoire, nous est parvenu très mutilé, nous l'avons déjà dit. Mais les fragments ont permis d'en reconstituer, pour l'essentiel, la teneur.
Les passages entre crochets sont rétablis par l'éditeur.

Le bon droit, juges, n'est pas compliqué, je pense, à établir : il est pour nous contre Démosthène [...].
Le peuple, ô Démosthène, t'a accusé d'avoir touché vingt talents contre l'intérêt de l'État et contre les lois. Toi, tu as nié les avoir touchés ; et tu as introduit devant le peuple une sommation rédigée en forme de décret, où, t'en remettant pour les inculpations qui pesaient sur toi [à l'arbitrage] de l'Aréopage, [tu te disais prêt à subir la peine de mort, s'il te dénonçait comme ayant touché quoi que ce fût de l'argent d'Harpale [] Maintenant l'enquête n'a pas répondu à tes espérances : tu figures au nombre des orateurs inculpés de corruption. Alors tu reviens sur ta parole]

Fragment I, II passim

À mon avis, que tu aies pris l'or d'Harpale, les juges en trouvent un indice suffisant dans la condamnation prononcée contre toi par l'Aréopage, à qui tu t'en étais remis [toi-même]
Quand, juges, Harpale fut arrivé en Attique, et qu'en même temps les envoyés de Philoxène
(satrape de la région Sud-Ouest de l'Asie Mineure qui jouait un rôle important dans l'administration des finances de l'Empire) qui réclamaient son extradition, eurent été introduits devant le peuple, à ce moment Démosthène, montant à la tribune, s'étendit en un long discours. Il n'était, disait-il, ni honorable pour notre cité de livrer Harpale aux émissaires de Philoxène, ni convenable de laisser, à cause de lui, le peuple fournir aucun grief aux réclamations d'Alexandre ; le plus sûr, pour Athènes, était de prendre en garde à la fois le trésor et l'homme, et de faire monter sur l'Acropole tout l'argent avec lequel Harpale avait débarqué en Attique ; l'opération aurait lieu le lendemain ; mais, sur le champ, Harpale déclarerait la valeur de son avoir : non pas que Démosthène, semble-t-il, tînt à être renseigné sur l'importance de ce chiffre, mais il voulait savoir sur quelles sommes il devait percevoir sa rémunération personnelle.

Fragment VII, VIII IX passim

Jusque là, dit Hypéride, on pouvait croire à l'honnêteté de Démosthène, mais quand sur les sept cents talents, on ne trouvait plus à en transporter que trois cent cinquante, il n'a pas réagi, content d'en avoir touché vingt, quand, après avoir fait garder Harpale, il n'a pas réagi non plus lorsque la surveillance s'est relâchée et a fait défaut, lorsque Harpale versait son or aux orateurs de second plan, à qui Démosthène fera croire qu'il n'ait rien touché ? Hypéride développe longuement cette argumentation.
Avec la venue d'Harpale à Athènes, on pouvait espérer soulever la Grèce et les satrapies d'Asie Mineure contre Alexandre. La décision de Démosthène de faire arrêter Harpale a ruiné ces espoirs car il a dissuadé les satrapes de faire défection à Alexandre. Hypéride condamne à la fois la vénalité de Démosthène et sa politique.
S'adressant à Démosthène, il le rend responsable de la rupture de leur amitié, du jour où il a accepté de l'or pour en user contre les intérêts de (sa) patrie.

Aussi, juges, pouvez-vous à bon droit faire sentir votre colère contre Démosthène puisque, après avoir, grâce à vous, joui pour sa part d'une gloire assez belle et d'une fortune considérable, il ne garde même plus, au seuil de la vieillesse, le souci de ses devoirs envers la patrie.

Fragment XXIV extrait

Démosthène était-il coupable ? L'éditeur des discours d'Hypéride, Gaston Colin, répugne à le croire ("cette pensée me serait pénible"). Mais il admet que "de toute façon, il a dû y avoir, dans sa conduite, quelque chose d'obscur, et même d'irrégulier au point de vue légal ; mais qu'il se soit rendu coupable de vénalité, de malhonnêteté, ce qui constituerait une faute contre l'honneur, la preuve, je crois, n'en a jamais été établie contre lui."


Harpale