Le sacrifice


Le sacrifice aux modalités très complexes, est l'acte central du culte religieux ; s'il est différents types de sacrifice distingués par la nature animale ou végétale de l'élément sacrifié, le rituel, le destinataire, le sacrifice sanglant avec partage de la victime est le grand sacrifice de la Grèce classique, qui précède obligatoirement toute action humaine importante. C'est le sacrifice dit thusia, du verbe thuô dont le sens premier est " faire brûler", (latin fumare et fr. fumer).

Il a d'abord comme caractéristique d'être un acte collectif accompli en public par les prêtres et les magistrats en présence d'une assistance nombreuse et en privé par le chef de famille entouré des siens, de parents et d'amis. Les participants doivent approcher de l'autel en état de pureté (Démosthène, Contre Androtion) ; la présence de personnes atteintes de souillure peut compromettre le bon déroulement du sacrifice. Les officiants sont habillés de blanc et couronnés. (Aristophane, Ploutos, Eschine, Contre Ctésiphon) L'animal choisi est un animal domestique sans défaut, (Plutarque, Sur la disparition des oracles) soit boeuf, soit bélier, soit porc soit chèvre, jeune ou adulte, mâle ou femelle, blanc ou noir selon les aspects de la divinité concernée et les usages du sanctuaire. Le nombre varie selon l'importance du sacrifice (LSG, Xénophon, Anabase) : l'hécatombe homérique, sacrifice de cent boeufs, évoque simplement un sacrifice de nombreuses bêtes. La ou les victimes sont elles aussi parées et couronnées quand elles sont conduites à l'autel.

Avant la mise à mort, sont accomplis des rites préparatoires destinés à mettre en état de recevoir la puissance sacrée victime(s) et assistants : sont déposés près de l'autel le vase destiné à recueillir le sang (sphagéion), le vase à eau lustrale (khernips) et la corbeille (kanoun) qui contient un couteau dissimulé sous une couche de grains d'orge mêlés de sel. Les officiants la portent en entamant une marche circulaire autour de l'autel et ce dans un silence général ; puis avec un tison enflammé et plongé dans l'eau lustrale - le feu comme l'eau a un pouvoir purificateur - ils aspergent l'autel et l'assistance et jettent devant eux les grains d'orge, une prière est alors prononcée. (Aristophane, La Paix) Reste enfin à solliciter le consentement de la victime : aspergée d'eau lustrale à son tour, la bête donne son accord par un frémissement. (Plutarque, Sur la disparition des oracles) Le prêtre peut à ce moment la consacrer en coupant sur son front quelques poils jetés comme prémices dans la flamme. (Euripide, Electre)

La seconde phase, celle de la mise à mort commence : un assommeur de boeuf (le boutypos) énuque la bête avec une hache puis le sacrificateur (le mageiros, mot qui désigne aussi de façon significative le boucher et le cuisinier) l'égorge avec le couteau pris dans la corbeille, en lui relevant la tête vers le ciel . Au moment de l'égorgement, est poussé le cri rituel des femmes, l'ololugmos, (Eschyle, Les Sept contre Thèbes) et le sang recueilli est ensuite versé sur l'autel.

Après cette mise à mort spectaculaire intervient la troisième phase du sacrifice, celle du partage de la victime : le mageiros retire les entrailles de l'animal, les splankhna (poumons, coeur, rate et foie) qui sont observés et dont on tire des présages, (Euripide, Electre) puis découpe la bête en suivant les articulations ; les os des cuisses, les méria, sont la part réservée aux dieux qui brûlés et arrosés de libations, montent en fumée jusqu'à eux. Les splankhna, considérés comme les parties vitales de l'animal, embrochés et rôtis sont consommés sur place par un cercle restreint de participants - c'est une marque d'honneur -, ces parts ne sont pas salées, souvenir d'une époque primitive où les hommes s'étaient différenciés des animaux en ne mangeant plus cru mais n'étaient pas encore parvenus aux raffinements de la civilisation, en l'occurrence ici aux assaisonnements culinaires. Le reste de la viande est l'objet d'un partage égal entre les assistants ; elle est soit bouillie dans des chaudrons et mangée lors d'un repas commun (Homère, Iliade) qui achève la cérémonie, soit emportée et consommée chez soi.

Si l'aspect alimentaire de ce type de sacrifice est important puisque les Grecs ne mangent de viande qu'issue de bêtes sacrifiées, sa dimension symbolique ne l'est pas moins. Le sacrifice en effet permet aux hommes de communiquer avec les dieux tout en soulignant, avec les parts différentes des victimes réservées aux uns et aux autres, la différence de leur condition : aux hommes, le besoin de se nourrir et la mort, aux dieux, l'ignorance de la faim et l'immortalité.

Cette dimension religieuse se double d'autre part d'une dimension sociale (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse) : le sacrifice, associé à des réjouissances collectives, renforce le sentiment d'appartenance à la communauté et exprime concrètement le principe d'égalité qui la caractérise : chaque citoyen qui a, selon le principe de l'isonomia, droit égal à la parole et à l'exercice du pouvoir, reçoit part égale de viande lors du repas sacrificiel.

Les occasions de sacrifier sont nombreuses : engagement militaire, , conclusion d'un traité, ouverture de l'assemblée, entrée en charge des magistrats, introduction d'un nouveau membre dans un dème, dans une phratrie, fêtes religieuses ou familiales, départ en voyage, succès d'une entreprise... et relèvent aussi bien du domaine public que du domaine privé. La fonction du sacrifice varie selon les circonstances: s'il peut avoir une fonction cathartique, (pour purifier), mantique (pour s'informer de la volonté des dieux), d'action de grâce, il a le plus souvent un rôle propitiatoire, visant à se concilier la bienveillance des dieux. Les sacrifices juratoires destinés à renforcer l'efficacité d'un serment, sont bien attestés dès la période homérique ; on prête alors serment en touchant des morceaux de la victime, les tomia. (Xénophon, Anabase)

Autres types de sacrifice

Un autre type de sacrifice sanglant est célébré pour les héros et certaines divinités chthoniennes ; on le désigne par le terme d'énagisma du verbe technique du rituel héroïque et funèbre énagizein, "mettre dans le sacré " une offrande soustraite entièrement alors à l'usage des vivants. Dans ce sacrifice accompli sur un autel bas ou directement sur le sol, la victime est égorgée avec la tête dirigée vers le bas, elle n'est pas consommée mais brûlée dans sa totalité ; le sang versé dans le bothros, fosse qui permet de correspondre avec le monde infernal, doit rassasier et apaiser les puissances souterraines. (Homère, Odyssée) Sa fonction est souvent apotropaïque, destinée à écarter les forces mauvaises sans toutefois exclure les fonctions reconnues au sacrifice thusia.

Les sacrifices non sanglants, sans victimes animales, sont une autre forme de sacrifices accomplis par les Grecs.

Ce sont alors toutes sortes de produits agricoles, céréales (blé, orge), fruits, végétaux, fromages, gâteaux qui sont offerts aux dieux et brûlés sur l'autel. De tels sacrifices peuvent préluder aux sacrifices sanglants ou constituer par eux-mêmes un sacrifice à part entière ; les sacrifices quotidiens effectués dans les maisons ont le plus souvent cette forme ; certaines fêtes associent les deux types d'offrandes, sanglantes et non sanglantes, comme les Thargélies et les Pyanepsies. Certaines divinités à tel ou tel endroit, peuvent pour leur culte réclamer exclusivement des sacrifices non sanglants. (Pausanias, Description de la Grèce)

Religion II La vie dans la cité et hors de la cité Musée Vivant de l'Antiquité