La Mort


Reste à envisager l'ultime étape qu'est la mort.

La croyance en la vie dans l'au-delà, comme la représentation du royaume des morts, a évolué depuis Homère, devenant plus précise et donnant lieu à partir des mythes existants, à des spéculations philosophiques plus complexes. Mais quelles que soient ces conceptions et leur portée, la mort est ressentie comme un passage, comme une transformation et s'accompagne comme les étapes précédentes de rituels spécifiques.

Des funérailles homériques aux funérailles de l'époque classique, la continuité réside dans la finalité des cérémonies : on fait accéder d'une part le défunt au statut de mort pour lui permettre de rejoindre le monde des trépassés, et on honore sa mémoire en lui rendant les honneurs dus à son rang ; pour la communauté d'autre part, dont l'ordre et la pureté ont été entamés par la mort, on rétablit un nouvel ordre qui prend en compte la disparition d'un de ses membres.

Les funérailles homériques

Dans Homère, l'homme touché par la mort perd son ménos, sa vigueur, et son thumos, le souffle vital. Il est réduit à n'être plus que sôma, matière inerte, cadavre et que psychê, image fidèle de lui-même mais inconsistante, son âme selon la traduction usuelle. La hantise des héros, s'ils sont tués, est que l'ennemi les prive des honneurs d'une sépulture, en ne rendant pas leur corps aux leurs ; qu'ils soient alors laissés, comble de l'outrage et de la souillure, en pâture aux chiens et aux oiseaux, (Homère, Iliade) et que privée des rituels nécessaires, leur psychê ne puisse franchir les portes d'Hadès. (Homère, Iliade et Odyssée)

Les funérailles des héros comportent plusieurs aspects. Le premier concerne le corps du défunt et sa purification : il est lavé, frotté d'huile, les plaies recouvertes d'onguent et enveloppé d'un linceul. (Homère, Iliade) L'embaumement pratiqué à époque mycénienne (seizième-douzième siècle) n'est pas attesté directement dans les poèmes homériques.

Prennent place alors les manifestations de deuil : lamentations funèbres, vêtements déchirés et joues meurtries. Il est courant de couper ses cheveux (Homère, Iliade) et d'en faire l'offrande au mort. Le corps est ensuite brûlé ; la crémation, qui le préserve de l'impureté de la décomposition, n'est cependant pas totale - un feu fait de bois et de suif, donc moins ardent, permet de l'éviter -. Les os, en effet, sont conservés, enrobés de couches de graisse puis déposés dans une urne d'or qui est enfouie dans une fosse profonde. Avec le corps sont brûlés des objets, voire des personnes, (Homère, Iliade) nécessaires pour le voyage du mort dans l'au-delà ; une stèle funéraire est alors dressée. La crémation des richesses du héros défunt comme la stèle qu'on érige, a une fonction de reconnaissance sociale et vise à perpétuer sa mémoire et son nom.

La dernière étape des funérailles dans Homère sont les jeux organisés en l'honneur du disparu et dont l'effet est de resserrer les liens de la communauté. Les récompenses très précieuses prises sur les biens du mort ou apportées par ses proches pour les vainqueurs, (Homère, Iliade) sont là encore destinées à marquer dans la conscience collective l'image du défunt.

Les funérailles de l'époque classique

On distinguera les funérailles privées des funérailles publiques pour les morts au combat. On retrouvera dans toutes deux, que ce soit dans la finalité ou dans les rituels des traits déjà évoqués plus haut.

Les funérailles familiales

Après la toilette du mort qui est parfumé, oint d'huile, habillé de vêtements blancs, a lieu l'exposition du cadavre sur un lit placé dans le vestibule de la maison. C'est la prothésis, elle dure un jour et s' accompagne de chants de deuil, les thrènes, et de gestes de douleurs. (Eschyle, Les Choéphores) Les membres de la famille ont des vêtements de deuil et se coupent les cheveux. Un récipient d'eau, l'ardanion, est apporté d'une autre maison et mis à la porte pour purifier ceux qui ont approché du cadavre. (Euripide, Alceste)

Ensuite se déroule la procession funèbre au son des hautbois, jusqu'au cimetière situé hors des murs de la ville puis la mise au tombeau. L'inhumation et l'incinération sont également pratiquées ; la dernière se présente comme l'inverse du sacrifice : tout ce qui est corruptible est brûlé et seuls les os sont conservés et déposés dans le tombeau.

Les rites sont identiques dans les deux cas : des offrandes, aliments ou ornements, des objets familiers du défunt, sont placées dans le tombeau qui est, après, recouvert de terre et surmonté d'une stèle ou d'un grand vase, un lécythe. Sur place, sont offertes des libations, les choai, (Euripide, Oreste) et dans la maison où le feu du foyer a été éteint puis rallumé à un autre foyer, un sacrifice suivi d'un banquet a lieu le troisième, le neuvième et le trentième jours après les funérailles. (Isée, Sur la succession de Ménéklès)

Les morts sont honorés chaque année par la cité à la fête des Génésia et au dernier jour des Anthestéries.

Les funérailles publiques

Aux soldats morts au combat, la cité organise à ses frais des funérailles collectives qui diffèrent des funérailles individuelles par leur solennité et par leur dimension politique et civique. Les restes des morts au combat sont rapatriés à Athènes et non ensevelis sur le champ de bataille comme c'est l'usage ailleurs en Grèce ; cette pratique est une règle qui ne connaît qu'une exception, les morts de Marathon ensevelis sur place. Ces restes sont recueillis dans des cercueils en cyprès, dont le bois est considéré comme inaltérable, imputrescible et est associé à l'immortalité de la mémoire ; il y a dix cercueils, un par tribu ; la prothésis, peut-être sur l'Agora, plus longue que les funérailles privées, dure deux jours. Les cercueils sont ensuite portés sur des chars en un cortège solennel jusqu'au cimetière du Céramique. (Pausanias, Description de la Grèce) Les monuments sont constitués pour l'essentiel de stèles sur lesquelles sont gravés les noms des morts. (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse)

A la tribune du Céramique est prononcé alors l'oraison funèbre, particularité d'Athènes. (Démosthène, Contre Leptine) Un orateur dont la qualité doit répondre à l'héroïsme des morts, est désigné officiellement (Démosthène, Sur la Couronne) par la cité : ce discours est un éloge collectif -aucun homme n'est cité individuellement pour un acte particulier de bravoure- qui sert à consoler les parents endeuillés comme à exhorter la jeunesse à faire montre du même courage ; il est en même temps exaltation et célébration des valeurs de la cité que ces soldats ont servies . La mort, ici, par les honneurs éminents qu'elle entraîne, acquiert un statut pleinement glorieux, reconnu comme tel par tous les membres de la cité. (Lysias, Oraison funèbre)

Outre les honneurs conférés par les funérailles publiques au Céramique et par le discours funèbre, les morts sont l'objet d'un culte annuel célébré lors des Epitaphia.

Religion II La vie dans la cité et hors de la cité Musée Vivant de l'Antiquité