Les fêtes


Les jours de l'année, par exemple, sont ou bien fastes, et toute activité humaine y est permise, ou bien né-fastes, et ils sont le domaine réservé du sacré. Comme aujourd'hui encore dans la religion chrétienne pour ce qu'on appelle "les fêtes mobiles", c'est l'institution religieuse qui dressait le calendrier de l'année, qui déclarait tel jour faste ou non. Le terme même de "fastus (dies)" appartient à la famille du verbe fari "déclarer, énoncer", qu'on retrouve aussi dans le participe "infans" "le non- parlant" (=l'enfant!), ou le nom "fabula" "la parole (inventée)".

L'année commence en mars ( Si mars, premier mois de l'année, prend son nom au dieu Mars, certains autres mois se contentent de numéros d'ordre: il y a donc un mois qui est le septième, un autre qui est huitième, puis un neuvième, et enfin un dixième; leur nom existe encore aujourd'hui - septembre, octobre, novembre, décembre, mais leur position dans l'année a changé: septembre est maintenant le neuvième mois de l'année, octobre le dixième... les noms des mois, des romains à nos jours), avec le renouveau de la nature (n'oublions pas, peuple de paysans !) et compte au début 235 jours fastes et 106 jours néfastes (le total ne recouvre pas l'année complète, ce qui fait que, de temps en temps, il y avait "récupération", comme encore aujourd'hui lors des années bissextiles) ; ces derniers sont consacrés aux dieux et les fêtes en sont un moment privilégié. Leur liste est bien longue, et contient parfois des fêtes dont le sens est plus ou moins oublié par les Romains eux-mêmes. En voici quelques-unes, choisies pour leur célébrité ou pour leur caractère pittoresque:

- les Equirria, en l'honneur du dieu guerrier Mars, au mois de... mars: elles culminent par le sacrifice du cheval qui sort vainqueur des courses; en octobre, une fête similaire a lieu, pour clore la saison de la guerre; (Pour ceux que la notion de "saison de la guerre" étonnerait, rappelons que les conditions matérielles de vie sont extrêmement précaires pour l'homme, et cela pendant de longs siècles: Louis XIV avait très froid dans sa superbe Chambre du Roi, à Versailles, et, en 1812, la défaite de Napoléon en Russie est due, entre autres, à une campagne militaire en hiver !)

- les Fordicidia , le 15 avril, dont le "clou" est le sacrifice, une fois encore, de trente vaches pleines (portant des veaux) (Ovide, Fastes)  ;

- les Cerialia (Cerealia: on reconnaît notre mot céréale, issu la racine latine Ceres, rattachée à la notion de "croître".), en l'honneur de Cérès, le 19 avril, fêtes du blé, au cours desquelles on lâchait des renards dont la queue portait un flambeau allumé ;

- les Palilia, en avril encore, fête de Palès, dieu ou déesse protégeant les troupeaux; mais on y fête également la fondation de la cité ;

- les Vinalia le 23 avril, fête du vin nouveau (Ces cérémonies sont encore vivaces: il n'est que de penser aux réjouissances occasionnées par la fête du beaujolais nouveau, à la mi-novembre !) ;

- les Robigalia, dans lesquelles on invoque le dieu Robigus (ou la déesse Robigo ?), maître de la rouille des blés (maladie du grain) de bien vouloir épargner la future récolte (Ovide, Fastes) ;

- les Vestalia, à la mi-juin, pendant lesquelles les bêtes de somme qui font tourner la meule qui broie le grain peuvent enfin se reposer ! Les bêtes en question sont le plus souvent des ânes, obligés de tourner en rond des heures durant, pour faire broyer le grain; or, l'âne est l'animal sacré de Vesta (Le terme "animal sacré" est pris dans un sens restreint : il ne s'agit pas d'un dieu représenté sous les traits d'un animal (comme chez les Egyptiens), mais d'un animal attaché communément à tel ou tel dieu, et qui n'est pas, en lui-même sacré ! Ainsi, l'aigle est-il associé à Jupiter, la colombe à Vénus, le paon à Junon...) : en l'honneur de la déesse, le jour de sa fête, l'âne est couronné de fleurs et ne travaille pas. Le choix de l'âne montre qu'il s'agit d'une divinité archaïque, pré-indo-européenne ainsi que le montrent d'autres traits caractéristiques de son culte : le célibat des Vestales, la forme ronde du temple de Vesta, ainsi que son emplacement même, en dehors de l'enceinte première tracée par Romulus.

- les Vinalia d'automne, qui fêtent la récolte du raisin (Virgile, Géorgiques) ;

- les Consualia, fêtes de l'engrangement (Horace, Epîtres) ;

- les Volcanalia: le 23 août, en l'honneur du dieu Vulcain, on jetait dans le feu de petits poissons( Il s'agit, vraisemblablement, d'un "sacrifice de substitution": la mort des petits poissons rachète la vie des êtres humains qu'ils sont censés représenter.) ;

- les Fontinalia, fête des sources ;

- l'Armilustrium, purification des armes ;

- les Saturnalia, fin décembre, pendant lesquelles la hiérarchie normale est inversée : les esclaves prennent la place des maîtres. Des comportements similaires du renversement des valeurs établies peuvent être constatées au moyen-âge pendant le Carnaval ; de façon plus générale, voir la place du "fol" dans les cours royales.

- les Lupercalia : le quinze février, les Luperques, jeunes gens chargés du sacerdoce courent nus dans la ville et frappent de leur fouet (découpé dans la peau d'un bouc sacrifié) les femmes qui s'exposent volontiers à leurs coups, pour devenir fécondes (Ovide, Fastes - Plutarque, Questions romaines).

On peut penser, après avoir parcouru cette liste (incomplète pourtant !), que les fêtes sont nombreuses, que certaines choses qui s'y passent sont plutôt bizarres, et qu'il y a beaucoup de sang versé.
Tout cela est vrai, mais appelle des mises au point. Dans la crainte de déplaire à un dieu dont parfois ils ont même oublié le sexe (Pales est-il dieu ou bien déesse ?), dont ils ignorent d'autres fois le nom et les attributions (d'où les prières vagues, adressées à "Qui que tu sois, dieu ou déesse" ! (Caton, De re rustica)), les Romains ont préféré toujours tout garder, ne jamais négliger une fête qui leur a été léguée par les ancêtres, ce qui a produit l'accumulation qu'on vient de voir. Mais bien souvent, le sens réel de la fête qu'ils sont en train de célébrer leur échappe.
D'autre part, il faut bien que le jeune écolier du XXe siècle comprenne que tout cela remonte très loin dans le passé, que les rites respectés par les Romains il y a deux mille ans remontent à des réalités encore plus anciennes, qui sont précisément celles de peuples dits primitifs.
Enfin, pour expliquer le caractère sacrificiel de ces cérémonies, il faut se rappeler que, pendant bien longtemps aux débuts de la civilisation romaine, la seule alimentation carnée provenait des bêtes sacrifiées (Caton, De re rustica).


LA RELIGION ROMAINE