Les Robigalia

Ce jour-là, comme je revenais de Nomentum à Rome, une foule vêtue de blanc m'arrêta au milieu de la route. Un flamine se rendait au bois sacré de l'antique Robigo pour livrer aux flammes les entrailles d'une chienne, les entrailles d'une brebis. Aussitôt je m'approchai, pour m'instruire des rites; voici les paroles que prononça ton flamine, ô Quirinus: "Apre Robigo, épargne les jeunes pousses de Cérès, et laisse leur pointe lisse frissonner à la surface de la terre. Permets aux récoltes, nourries par des constellations d'un ciel favorable, de croître jusqu'à ce qu'elles soient mûres pour la faucille. Ce n'est pas un faible pouvoir que le tien: les blés que tu as marqués, le paysan affligé les tient pour perdus; ni les vents ni les pluies ne font autant de mal à Cérès ; elle ne pâlit pas autant, brûlée par la gelée marmoréenne, que lorsque le Titan échauffe les chaumes humides. C'est alors, déesse redoutable, l'heure de ta colère. Grâce ! je t'en prie, écarte des moissons tes mains rugueuses, ne nuis pas aux récoltes : il suffit que tu aies le pouvoir de leur nuire. Au lieu des tendres blés, saisis-toi du fer dur; ce qui peut perdre autrui, perds-le la première ! Mieux vaudra que tu ronges les glaives et les traits meurtriers; nous n'en avons plus besoin: le monde est en paix. Que brillent aujourd'hui le sarcloir, le dur hoyau et le soc recourbé, trésors des campagnes ! Que la rouille salisse les armes, et quand on voudra tirer le fer du fourreau, qu'on sente qu'une longue inaction l'y retient attaché. Mais toi, n'outrage pas Cérès, et que toujours le paysan puisse, en ton absence, s'acquitter de ses voeux envers toi !" Il dit; à sa droite il avait une serviette pelucheuse, une patère de vin et une boîte à encens. Il offrit sur le foyer l'encens, le vin, les entrailles d'une brebis, ainsi que - je l'ai vu de mes yeux - les affreux viscères d'une chienne immonde. Alors il me dit: "Tu me demandes pourquoi cette victime insolite est offerte en sacrifice ? " - j'avais posé la question - "Apprends-en la raison", dit le flamine. "Il existe une constellation, le Chien, dit Chien d'Icarus ; quand elle se lève, la terre desséchée a soif, et la moisson mûrit avant terme. C'est à la place du chien astral que ce chien-ci est offert sur l'autel, et son nom seul le désigne comme victime."

Ovide, Fastes, IV, v.905-942


Note sur le chien

Ce chien qu'on sacrifie dans le texte d'Ovide (nous avons déjà vu que, pour des raisons alimentaires, on sacrifiait plutôt des animaux qui font partie de nos menus courants: boeufs, porcs, moutons... ; le sacrifice d'un chien est exceptionnel) n'est pas sacrifié pour lui-même : il doit surtout, dans l'esprit des Romains, servir d'avertissement à un autre chien. Il s'agit d'une étoile, Sirius, qu'ils appelaient Canicula, "la petite chienne", avec le suffixe diminutif -ula, dont l'apparition dans le ciel du milieu de l'été coïncidait avec de grandes chaleurs néfastes pour les récoltes. C'est, encore aujourd'hui, cette petite chienne qui montre sa truffe lorsque nous parlons de températures caniculaires, ou de jours de canicule...

La Canicule brûlante qui fendille les guérets assoiffés.
Virgile, Géorgiques, 2, 353

Déjà le dévorant Sirius qui brûle les Indiens assoiffés brillait dans le ciel.
Virgile, Géorgiques, 4, 425

Sirius calcinait nos campagnes stériles, les plantes séchaient, le blé malade nous refusait ce qui fait vivre.
Virgile, Enéide, 3, 141

Le Chien, constellation haïe des laboureurs ?
Horace, Satires, 1, 7, 25


Les fêtes