Les Kourganes

On désigne du nom de kourganes, rappelons-le, les innombrables tumulus qui, autrefois, parsemaient les plaines du sud de la Russie et de l'Ukraine ainsi que les régions lointaines de l'Altaï et dont bon nombre subsistent encore. Ce sont des tombeaux de dimensions inégales qui abritaient les restes de rois, de personnages puissants ou humbles et qui nous permettent de connaître les croyances, les moeurs des Scythes autrement que par les seules sources littéraires de l'Antiquité. Beaucoup ont disparu du fait de l'usure du temps et de l'action des hommes (pillage à toutes les époques, grands travaux).
Ce n'est qu'à partir du règne de Pierre le Grand et à son initiative, qu'on s'est intéressé aux kourganes et qu'on s'est mis à les étudier. Au cours du séjour qu'il fit en Hollande lors de son premier voyage en Occident, le jeune tsar avait eu l'occasion de voir, en 1698, chez le bourgmestre d'Amsterdam, Nicolas Witsen, collectionneur de l'or sibérien, des objets d'une grande beauté originaires de cette région (Nicolas Witsen).
En 1715, à l'occasion de la naissance du tsarevitch Piotr Petrovitch, Pierre reçut en cadeau, du créateur de la métallurgie lourde dans l'Oural, Nikita Demidoff, des pièces en or aux formes mystérieuses, dont la beauté éblouit la cour. Il les plaça, avec d'autres objets étranges rapportés de ses voyages, dans le cabinet de curiosités (la Kunstkamera), créé sur le conseil de Leibnitz et bientôt ouvert au public.Dès lors la recherche des objets sibériens va s'intensifier à la demande du tsar.
À vrai dire l'exploration des kourganes n'était pas chose nouvelle. Dès la fin du XVIe siècle, les prospections de minerais précieux, commanditées souvent par des marchands, avaient donné l'occasion de constater que des filons avaient déjà été exploités sans qu'on sût par qui. Les tombes découvertes dans les kourganes, facilement repérables dans la steppe pour des yeux exercés, livraient des objets en or, en argent, en bronze mais donnaient lieu à des spéculations hasardeuses quant à leur origine et à celle de leurs auteurs. L'appât du profit à tirer de la vente de l'or au poids stimulait plus l'appétit des pillards (qui achetaient sans mal la complicité des fonctionnaires en leur remettant une part du butin) que l'étude des objets découverts et de l'environnement des tombes, à l'exception de quelques voyageurs qui en traversant la Sibérie ont consigné les observations qu'ils avaient faites et les réflexions qu'elles leur avaient inspirées. Il a fallu du temps, bien des années, entre le moment où le tsar, père de Pierre le Grand, fut alerté sur ces pilleries, et les premières mesures décidées par Pierre, pour protéger les sites contre les pillards. Bien des années au cours desquelles disparurent maints vestiges du passé scythe.
À quoi attribuer cette passivité des autorités ? Au fait que "les Russes, selon Nicolas Witsen, n'aiment pas les antiquités" (Nicolas Witsen). Certains personnages importants n'en recherchaient pas moins pour eux-mêmes les objets précieux (Messerschmidt). Le tsar manifeste sa volonté que toutes les trouvailles, quelles qu'elles soient, précieuses ou non, soient déposées dans la Kunstkamera et il décrète des mesures sévères pour châtier les fraudeurs sans pour autant les décourager. Les pillards continuent leurs activités, s'assurant l'impunité en corrompant les hauts fonctionnaires. On se hâte de fondre les oeuvres d'art pour vendre l'or au poids (Textes). Cependant l'élan est donné : les objets exhumés deviennent sujets d'étude et de réflexion. En 1725, Pierre crée l'Académie des sciences russe.
Il serait trop long de relater les expéditions lancées au XVIIIe siècle, au-delà de l'Oural, en Sibérie, expéditions auxquelles participent de nombreux étrangers, des Allemands en particulier : nous renvoyons au petit livre de Véronique Schiltz sur les kourganes, qui date la naissance de l'archéologie en Russie de 1722. Les méthodes s'affinent et l'intérêt se porte aussi sur les peuples qui habitent les régions prospectées.
Une deuxième période, plus particulièrement importante de notre point de vue, est celle qui s'ouvre sous le règne de Catherine II, avec la conquête du sud de la Russie sur les Turcs et l'accession au littoral de la mer Noire. L'impératrice s'intéresse, comme le reste de l'Europe, à l'Antiquité, dont elle rassemble les oeuvres que lui fournissent ses rabatteurs dans son Cabinet des antiques. Winckelmann publie son Histoire de l'art de l'Antiquité en 1764, l'abbé Barthélemy le Voyage du Jeune Anacharsis en 1788.
On localise Olbia en 1794 (les fouilles auront lieu plus tard, de 1848 à 1853). Un exilé français, Paul du Brux, chez qui s'éveille la passion pour les restes antiques lors de son séjour à Kertch, l'antique Panticapée, où il exerce la fonction de responsable des douanes à partir de 1811 (Paul du Brux) recueille des objets de toute taille, des tessons jusqu'à des stèles en pierre, et, encouragé par le tsar Alexandre Ier en visite à Kertch en 1818, transforme son "dépôt d'antiques" en un petit musée. En 1828 un ancien officier de l'armée russe, Ivan Stempkovski, que sa curiosité d'esprit a conduit, lors du séjour qu'il fait en France dans l'armée d'occupation, à s'intéresser aux écrits des Anciens sur la mer Noire, se voit nommer gouverneur de Kertch. En 1830, il confie à Paul du Brux le soin de surveiller les travaux d'extraction de la pierre sur une éminence qui sert de carrière. Au cours des travaux celui-ci a l'intuition qu'il est en présence d'une tombe. Il en trouve l'entrée, se hasarde à y pénétrer, constate qu'elle a été partiellement pillée mais le gouverneur et le chercheur, poursuivant l'exploration, découvrent qu'elle recèle, placés auprès des corps de défunts, un homme et une femme, une abondance d'objets précieux. Dans la nuit qui suit la découverte, des voleurs s'introduisent dans la tombe abandonnée par les surveillants, découvrent une cache et emportent un butin dont on ne retrouvera qu'une partie dans les mois qui suivent. Cette sépulture de Koul-Oba (=la Colline de cendre en tatar) qui abritait les restes d'un couple de Scythes hellénisés n'en donnait pas moins à voir pour la première fois, grâce aux objets représentant des humains, l'image de ces barbares tant redoutés. Cette fouille de Koul-Oba inaugure, dans la région de Kertch, toute une série de fouilles fructueuses : certaines tombes sont très riches et on se fait une idée plus précise de l'architecture des tombeaux et de l'agencement intérieur.
Les fouilles dans le sud de la Russie, c'est-à-dire dans le vaste espace dont avait parlé Hérodote, sur la foi de ses informateurs, sans en avoir une connaissance directe, ne commencent vraiment que dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elles bénéficient des progrès accomplis dans les méthodes, du travail des conservateurs du musée du Nouvel Ermitage achevé en 1851, de la création d'une Commission impériale en charge des recherches sur le passé de l'histoire nationale. Aucune fouille ne peut être entreprise sans autorisation, toutes les trouvailles importantes doivent être remises aux musées. La Commission publie des bulletins et des comptes rendus, organise des congrès archéologiques ainsi que la première fouille officielle d'un kourgane géant situé près d'un affluent du Dniepr en 1862-1863.
Ce Kourgane avait été partiellement pillé mais un éboulement avait découragé les voleurs de pousser plus avant leurs recherches et on découvrit, entre autres, trois objets révélateurs de la culture des Scythes : un torque en or décoré d'animaux, une amphore en argent aux flancs splendidement ciselés, un fourreau d'akinakès, l'épée courte des cavaliers scythes, en or, qui témoigne aussi par une partie de son décor (frise représentant un combat entre des Grecs et des Barbares) des relations entre Scythes et Grecs. La parenté des personnages représentés sur la frise du vase en argent, avec les Scythes du kourgane de Koul-Oba était évidente.
Les fouilles qui se succèdent dans les années qui suivent accroissent les connaissances sur des sites importants, tel celui d'Olbia. L'application de la statigraphie (=analyse des couches de terrain) permet d'établir une chronologie. On doit les progrès décisifs à un savant venu tard à l'archéologie, qui a déployé une activité inlassable dans l'exploration méthodique de dizaines de kourganes, Nicolas Ivanovitch Vesselovski (1848-1918). Pour lui l'archéologie est une science à part entière et pas seulement une auxiliaire de l'histoire, une simple "servante". Il eut la chance - mais dans un pareil cas faut-il parler de chance quand la fouille systématique qui dépasse une première entreprise aux résultats décevants, la chambre principale ayant été visitée, repose sur le raisonnement et la réflexion ? - de fouiller, en Ukraine, à partir de 1912, sur un site connu, un kourgane géant, surnommé Solokha par les gens du pays, la tombe intacte d'un roi scythe nomade et de mettre au jour le plus fabuleux trésor jamais imaginé (V. Schiltz, La redécouverte de l'or des Scythes ). Ce savant mettra au jour jusqu'à la révolution de 1917 bien d'autres témoignages du passé scythe, dans le sud de la Russie et à l'est de la mer d'Azov, dans le Kouban.
L'attention que l'on porte à ces régions ne détourne pas certains savants de continuer de s'intéresser, pendant tout le XIXe siècle, à la Sibérie et en particulier, dans sa seconde moitié, à la région de Minoussinsk, dans l'Altaï, où se trouve un grand nombre de tombes gelées. Un contemporain de Vesselovski, Vassili Vassilievitch Radlov (1837-1918) mérite le titre de "père de l'archéologie sibérienne".
De l'ensemble des travaux, menés en Russie et en Sibérie, même s'ils ont parfois marqué le pas, se dégage la conviction de l'existence d'une identité culturelle des peuples de la steppe.
Sous le régime soviétique, en 1919, Lénine remplace la Commission archéologique impériale par l'Académie russe d'histoire de la culture matérielle, qui deviendra, en 1937, l'Institut d'archéologie de l'Académie des Sciences de l'URSS.
Dans le sud de la Russie, on fouille des kourganes de Scythes sédentarisés qui cultivaient du blé vendu à Athènes et dont l'artisanat témoigne d'une existence plus humble que celle des puissants.
En Sibérie, une équipe de savants reprend bientôt les recherches. En 1924, les archéologues découvrent dans l'Altaï oriental, à Pazyryk, un ensemble de tombes gelées que l'on fouillera cinq ans après. Elles avaient été pillées, sans doute au lendemain des funérailles, et les objets de valeur prélevés pour la plupart. Grâce aux conditions exceptionnelles de conservation, on y trouva des objets périssables en bois, en cuir, des étoffes, les harnachements des chevaux sacrifiés pour accompagner le défunt dans sa vie d'outre-tombe. Ces harnachements confirmaient les représentations qu'en donnaient les objets trouvés dans des sites explorés en Russie du sud ou figurant dans la Collection sibérienne. Après la guerre de 1939-1945, les fouilles entreprises sur un très vaste espace, de l'Ukraine jusqu'aux extrémités du monde sibérien proche de la Mongolie et de la Chine permettent aux savants d'approfondir et de renouveler les connaissances sur les peuples de la steppe et de les faire découvrir au grand public grâce aux expositions itinérantes présentées dans le monde entier.



Les Scythes