Les Scythes et les colonies grecques du Pont Euxin

On sait l'importance de l'émigration dans l'histoire du peuple grec. Les habitants d'une cité quittent leur pays pour des raisons diverses qu'a fort bien résumées Paul Faure (Paul Faure, La Vie quotidienne des colons grecs) Il n'est guère de région, dans le bassin méditerranéen, où les Grecs ne se soient installés, à un moment ou à un autre, à partir du VIIIe siècle av. J.-C. On les trouve dans la péninsule ibérique, au sud de la Gaule, en Sicile, dans la Grande Grèce, au sud de la botte italienne, sur les côtes de l'Asie Mineure dont nous avons déjà longuement parlé, en Cyrénaïque et en Égypte, dans les Dardanelles et en mer Noire. C'est la partie de cette région -celle qui a été pendant plusieurs siècles en contact avec les Scythes- qui va retenir notre attention.
Les cités fondées entre l'Ister (le Danube) et l'est du Palus Maiotis (mer d'Azov) sont moins nombreuses que les voisines des Gètes et des Thraces (côte ouest du Pont Euxin) et celles des Dardanelles et du nord de l'Anatolie. Si toutes n'ont pas connu le même développement, elles ont toutes eu des relations suivies avec les Scythes. Les plus importantes sont, semble-t-il, Tyras, Panticapée et surtout Olbia, où Hérodote a séjourné. Le niveau des eaux ayant monté considérablement dans la mer Noire et la mer d'Azov depuis l'Antiquité, bien des cités sont maintenant ensevelies totalement ou partiellement sous les eaux. Ainsi à Olbia -ce n'est pas un cas unique-, vingt des cinquante hectares du territoire sont sous les eaux. Ce qui, ajouté aux rigueurs du climat, ne rend pas la tâche aisée aux archéologues et chercheurs.
Une parenthèse est sans doute ici nécessaire à propos des Scythes car il n'y a pas, à proprement parler, une nation scythe unifiée, à laquelle les Grecs auraient eu affaire, mais un ensemble de peuplades ou de principautés scythes qui, si elles avaient un ensemble de traits communs dominants (dans l'organisation politique, dans les croyances, dans les moeurs, sur quoi nous reviendrons), offraient des différences importantes, en particulier dans le genre de vie. Ajoutons que ces tribus étaient souvent en guerre les une contre les autres pour s'assurer le contrôle des meilleurs pâturages, ce qui a eu aussi comme conséquence de créer des écarts considérables, à l'intérieur de ces tribus, entre les riches et les puissants et le reste de la population : par exemple, les rois, maîtres absolus, ont droit de vie et de mort sur leurs sujets. Parmi ces nomades venus d'un Est lointain, certains se sont sédentarisés et, sans renoncer à l'élevage traditionnel des chevaux et des moutons, sont devenus des agriculteurs. Hérodote fait la distinction entre les nomades et ceux qui cultivent la terre. Il nous parle des Scythes cultivateurs, des Scythes laboureurs, des Scythes royaux et aussi, conséquence d'un métissage inéluctable par suite des relations qui se sont instituées entre Grecs et Barbares, de Gréco-Scythes ou Hellénoscythes (Hérodote, Histoires). Le domaine des Scythes laboureurs se situe à l'Ouest, celui des Scythes nomades à l'Est. Entre les deux les Hellénoscythes ou Callipides. Au Sud de ces deux derniers, au Nord de la Chersonèse taurique (=la Crimée) et à l'Ouest du Palus Meotis (mer d'Azov), les Scythes royaux
Les Grecs s'installaient presque toujours à l'embouchure des fleuves et sur une bande côtière qui ne dépassait guère quatre-vingts kilomètres de profondeur à l'intérieur des terres. Il en a été ainsi sur les côtes du Pont Euxin (Istros près de l'Ister/Danube, Tyras près du Tyras/Dniestr, Tanaïs près du Tanaïs/Don, Olbia près de l'Hypanis/Boug, non loin de l'embouchure du Borysthène/Dniepr. Ces fleuves que nous avons nommés plus haut étaient navigables à la belle saison et les birèmes et trirèmes en remontaient le cours jusqu'à 300 et 400 kilomètres de la mer amenant explorateurs et commerçants qu'accompagnaient des interprètes, transportant les marchandises dans les deux sens. A l'inverse, l'hiver ils étaient gelés et les chariots des Scythes pouvaient les franchir et rouler sur un sol dur vers les côtes. Sans doute a-t-il fallu du temps pour que s'instaurent des relations pacifiques, avantageuses pour les deux parties. S'échangeaient les produits agricoles (grâce aux Grecs, les Scythes ont appris à goûter le vin et ont pris l'habitude d'en faire une consommation immodérée !), le sel, les métaux (fer, cuivre, étain), les textiles et les vêtements, les fourrures, le bois, les produits de l'artisanat, aussi bien les poteries, les outils que les bijoux, les médicaments, les produits de luxe, les objets en or, sans doute aussi des esclaves. Ces échanges ne se limitaient pas à la région mais, par l'intermédiaire des cités du Pont, elles s'étendaient au reste de la Grèce, particulièrement aux régions d'où étaient venus les colons. Les colonies gardaient très souvent des relations avec la cité d'origine.
Olbia est une colonie des Milésiens (fondation vers 645): on a trouvé un traité, datant d'environ 330 av. J.-C., qui établit la citoyenneté mutuelle des citoyens de Milet et d'Olbia (cf Paul Faure op.cit.). Le nom d' Olbia (Όλβια) a été attribué à plusieurs villes grecques, il est dérivé d'un adjectif (όλβιος) qui signifie "heureux, prospère", se dit des hommes à qui les dieux accordent la prospérité, lui-même dérivé du nom όλβος, "bonheur matériel, prospérité accordée aux hommes par les dieux" (Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque). Olbia est donc la Ville Heureuse celle qui doit son bonheur à sa richesse.
Pourtant, les débuts de cette ville, prospère au temps où Hérodote y a séjourné (vers 445), ont été certainement très difficiles, dans les quarante ou cinquante ans qui ont suivi sa fondation, à cause de la rigueur du climat et l'environnement hostile. Il n'est pas aisé non plus de se représenter la vie de ces hommes sans doute adonnés à la culture, à la pêche, à l'élevage des brebis et des chèvres, et qui pratiquaient le troc avec leurs voisins dont ils épousaient souvent les filles. L'amélioration des conditions de vie s'est faite peu à peu et la ville a pris son essor probablement grâce à l'afflux de nouveaux colons venus de la métropole, Milet, vers 550. Ce serait d'ailleurs à ce moment que la ville aurait pris son nom. Que reste-t-il de cette cité prospère qui contrôlait un vaste territoire cultivé et qui exerçait son pouvoir sur soixante-dix villages ? À peu près rien.


L'histoire des Scythes