L'époque


Pour bien comprendre Sénèque et son apport à la littérature romaine, il faut d'abord saisir la place de la philosophie à l'aube du premier siècle après J.C. A l'origine, la philosophie n'était pas populaire à Rome, le Romain étant, par nature, attiré par les choses concrètes, de la vie quotidienne, de la vie politique ou de la guerre, plus que par les spéculations intellectuelles. L'enseignement des philosophes ne trouvait donc d'auditeurs que dans la société riche et cultivée. Peu à peu, toutefois, à travers le théâtre notamment (inspiré des Grecs), un certain nombre de notions morales (douceur, modération, humanité) pénétraient dans le peuple.

Mais la philosophie romaine ne fait vraiment son apparition qu'avec les traités philosophiques de Cicéron, rédigés à la fin de sa vie et présentant, aux hommes d'État désoeuvrés sous la dictature de César, un condensé des découvertes que la sagesse grecque avait faites pendant plusieurs siècles de méditation : croyance en un Dieu (Cicéron, De legibus) qui a créé l'homme avec un corps périssable et une âme immortelle ; tous les hommes (y compris les esclaves) sont donc égaux puisqu'ils sont constitués des mêmes éléments (Cicéron, De legibus et De officiis) ; il s'ensuit donc un devoir de compréhension et d'entraide mutuelles, quels que que soient les hommes, à quelque pays qu'ils appartiennent. (Cicéron, De legibus)

Quel écho pouvaient recevoir ces idées dans la société de l'époque ? Celle-ci est en pleine mutation : elle n'est plus purement romaine et patricienne ; la société cultivée s'élargit aux provinciaux, à la bourgeoisie et même à quelques affranchis ; d'autre part le nouveau régime politique change les mentalités : autrefois le "mos maiorum" (= la coutume des ancêtres) servait de règle de conduite : il suffisait, pour être honnête, de s'y conformer ; désormais les vieilles traditions s'estompent et chacun cherche son chemin dans la vie et va demander, pour le trouver, à la philosophie une direction morale qu'il ne trouve plus ailleurs. (Sénèque, Lettres à Lucilius)

C'est alors que l'enseignement de la philosophie prend tout son essor, mais c'est moins un enseignement de différents systèmes d'idées que de la façon d'appliquer ces idées dans la vie. C'est donc surtout un enseignement de préceptes moraux : la philosophie doit développer la vie intérieure, - contre laquelle les caprices du prince ne peuvent rien - (Sénèque, Lettres à Lucilius) , soutenir les liens affectifs à l'égard de la famille et des esclaves considérés désormais comme des "frères humains", (Sénèque, Lettres à Lucilius) et tenter de répondre à l'anxiété sur la destinée de l'âme après la mort ; sur ce dernier point, d'ailleurs, il ne faut pas oublier le succès des dieux orientaux (Cybèle et Attis ; Isis ...) et de leurs cultes pompeux et étranges. Ces religions mystiques de l'Orient (Asie Mineure, Égypte) promettent le salut de l'âme après la mort, et leurs cérémonies grandioses, accompagnées de musiques étranges, attirent la foule. Des cultes syriens développent la croyance à l'influence des astres. Le judaïsme enfin, par son austérité et ses "tabous" alimentaires, fait, lui aussi, de nombreux adeptes, préparant les voies au christianisme.

Au total la philosophie, à cette époque, par la voie de la prédication à un public de plus en plus nombreux, développe en chacun le besoin de se trouver une ligne de conduite et la préoccupation d'un progrès intérieur.


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