Un esclave bienfaiteur de son maître


Rufus, qui appartenait à l'ordre sénatorial, avait souhaité, au milieu d'un dîner, que "l'empereur (= Auguste) ne revînt pas vivant de l'expédition qu'il préparait" et avait ajouté : "ce souhait, tous les taureaux et tous les veaux (1) le font également". Certains recueillirent ces propos attentivement.
Au point du jour, l'esclave qui s'était tenu aux pieds de son maître pendant le dîner, lui rapporta ce qu'il avait dit dans son ébriété au cours du dîner et l'invita à aller trouver tout de suite l'empereur et à se dénoncer lui-même.
Ayant suivi ce conseil, Rufus se présenta devant l'empereur qui descendait au forum, lui jura que, la veille, il avait eu un moment de folie et souhaita que cette folie passagère ne retombât pas sur lui ni sur ses fils ; il demanda à l'empereur de lui pardonner et de se réconcilier avec lui. L'empereur répondit qu'il acquiesçait. Alors Rufus : "Personne ne croira que tu t'es réconcilié avec moi si tu ne me fais quelque cadeau" et il lui réclama une somme non méprisable, même pour un courtisan en faveur. Il l'obtint et l'empereur d'ajouter : "Je ferai en sorte, dans mon propre intérêt, de ne jamais me mettre en colère contre toi !"
L'empereur fit bien de pardonner et d'ajouter une libéralité à sa clémence : quiconque aura entendu l'anecdote louera nécessairement l'empereur, mais après avoir loué auparavant l'esclave.

(1) On offrait des sacrifices aux dieux pour l'heureux retour de l'empereur.

Sénèque, De Beneficiis, III, 24-27 (traduction E. Girard)


L'œuvre de Sénèque