Vénus

Vénus est une très vieille divinité italique qui possédait déjà, bien avant la fondation de Rome (754 av. J.-C.) un sanctuaire à Ardée, capitale des Rutules, un peuple du Latium ; ce sanctuaire aurait été fondé par Énée lui-même ; la déesse s'y appelait Frutis, peut-être une altération étrusque du nom d'Aphrodite. Il existait également à Lavinium, un autre sanctuaire, plus récent, dédié à Vénus où l'on a découvert, dans les années cinquante, un cippe portant une dédicace à Énée («Lare Aineia dono»), datant sans doute de la fin du quatrième siècle. À l'origine, Vénus assurait la fertilité des plantes dans les potagers.

D'où vient ce nom de Vénus ? On a supposé qu'il s'agissait d'un ancien nom abstrait passé au féminin et dont le verbe dérivé était uenerari (cf. la relation opus<->operari). Primitivement le verbe uenerari exprime une attitude de l'homme envers les dieux, non pas celle, classique, du contrat («do ut des») mais qui se traduit par un effort pour charmer et capter la bienveillance du dieu ; c'est tenter de lui plaire pour obtenir de lui la uenia. Tel devait être le sens du mot neutre disparu *uenus. Il existe une autre orientation de la même attitude: le dérivé uenenum (*uenes-no) qui traduit le grec philtron : c'est l'orientation magique, expliquant le charme féminin habilement mis en oeuvre pour séduire le partenaire masculin. L'évolution du mot, passé au féminin, vient peut-être des efforts pour créer, dans le vocabulaire latin, un équivalent de la charmeuse grecque Aphrodite ou de son équivalent étrusque Turan. Cette évolution daterait sans doute de la période des Tarquins. Cette Vénus très ancienne, transmise, donc, par les Étrusques aux Latins, était déjà considérée comme la mère d'Énée, le premier responsable de la grandeur romaine.

En tout cas, avant le troisième siècle, à Rome, on ne connaît que le culte de la Vénus Calua (=«chauve»), évoquant un des moyens de séduction féminine bien connu : la chevelure à moins qu'il ne s'agisse du souvenir des matrones romaines sacrifiant leurs cheveux pour faire des câbles de machines de guerre pendant le siège de Rome par les Gaulois (390) ou encore d'un autre épisode qui avait vu, sous le règne d'Ancus, la reine et les femmes romaines perdre leurs cheveux à la suite d'une épidémie et priant Vénus de les leur rendre.

Une autre ancienne Vénus était la Vénus obsequens, c'est-à-dire «propice», «exauçant les prières», déesse à laquelle un temple avait été élevé en 295 à l'aide d'amendes imposées à un certain nombre de matrones reconnues impudiques.

Cependant, très vite, les Vénus de Rome et du Latium sont dominées par la légende troyenne.

Vénus fut assimilée dès le deuxième siècle à l'Aphrodite du Mont Éryx, au Nord-Ouest de la Sicile, dont le culte aurait été fondé par Énée après la mort de son père Anchise. Or, dès la première guerre punique, les Élymes de Sicile, qui possédaient ce sanctuaire d'Aphrodite Érycine, se disaient les descendants d'émigrés troyens. Ils se rallièrent aux Romains après que les habitants de Ségeste, leur capitale, eurent assassiné sa garnison carthaginoise. Dans ce ralliement on peut voir un sentiment inné que les «Énéades» (les Romains, descendants d'Énée) étaient leurs parents et non leurs ennemis. Les Romains ne cessèrent de défendre cette Vénus Érycine parce qu'ils reconnaissaient en elle la mère de leur ancêtre Énée.

Cette déesse du Mont Éryx était d'ailleurs une déesse complexe et composite : des éléments sémitiques se mêlaient aux représentations grecques et l'aspect dominant était celui du plaisir et de la fécondité. Des prostituées sacrées la servaient. Cependant, le souvenir de la première guerre punique, où Vénus les avait soutenus lors de leurs combats, explique que les Romains décidèrent d'élever, au Capitole (donc intra muros), en 217, à un moment particulièrement difficile de la deuxième guerre punique, après le désastre de Trasimène, un temple à Vénus Érycine : cette Vénus était aussi donneuse de victoire. Ce temple fut inauguré le jour des Vinalia, fêtes du printemps, en avril. Alors on supprima , bien sûr, du culte les aspects de plaisir ; mais dès que la situation fut rétablie, le deuxième temple, érigé vingt ans plus tard à Vénus Érycine, à la Porte Colline, reflétait déjà mieux les aspects du luxe et de la volupté de l'Aphrodite grecque (Ovide, Fastes).

Nous retrouverons cette Vénus victrix à plusieurs reprises dans les siècles suivants : un temple à elle dédié par Pompée, fut érigé après sa victoire sur Mithridate (en 55). C'est au nom de «Vénus victrix» que César lança ses troupes à la bataille de Pharsale (en 48). Plusieurs monnaies romaines montrent une Vénus couronnée de lauriers et tenant parfois une palme à la main ou s'avançant porteuse d'un trophée.

À partir du premier siècle notamment, le culte de Vénus fut développé par les hommes d'État et empereurs de la gens Iulia (jusqu'à Néron), qui faisaient remonter l'origine de leur famille à Énée, fils d'Anchise et de Vénus, par son fils Iule. De plus, en tant qu'épouse de Mars, père de Romulus, Vénus était également associée aux origines du peuple romain.

En 46, après Pharsale, César fit élever sur son magnifique forum, un temple de marbre et d'or non pas à Vénus victrix comme on aurait pu le penser, mais à Vénus genitrix (= «mère»). Fréquemment César exploita cette ascendance ; en 68 il l'avait déjà rappelée dans l'oraison funèbre de sa tante (Suétone, César). Divinisé pendant sa vie, César devint, après sa mort. un dieu céleste grâce à cette ascendance (Ovide, Métamorphoses). Il faut noter que cette représentation de Vénus «genitrix » fut maintenue fort longtemps : sur une médaille de l'impératrice Faustine, épouse de Marc-Aurèle (deuxième siècle après J.-C.) on voit Vénus tenant une pomme de la main droite et de la gauche un petit enfant entouré de langes.

Les aventures de Vénus, assimilée, comme nous l'avons dit, à Aphrodite, recoupent évidemment celles de la déesse grecque. Mais aux yeux des Romains la plus importante relate les errances d'Énée et son établissement en Italie. Nous renvoyons donc au dossier sur Aphrodite et nous nous bornerons ici à signaler quelques épisodes laissés de côté dans le précédent dossier. En revanche nous suivrons Vénus dans ses relations avec son fils Énée depuis la chute de Troie jusqu'à son établissement en Italie .

Deux anecdotes peu connues où Vénus intervient de façon... énergique peuvent être citées en prélude à une histoire, beaucoup plus connue, qui est celle du sculpteur Pygmalion.

La scène se passe dans l'île de Chypre et, plus précisément, dans la ville d'Amathonte. Cette ville abrite des monstres cornus, les Cérastes, et des femmes impudiques, les Propétides. Révoltée par l'attitude et des uns et des autres, Vénus les punit (Ovide, Métamorphoses).

En revanche, elle agit de façon tout à fait bénéfique à l'égard du sculpteur Pygmalion (qu'il ne faut pas confondre avec le roi de Tyr, qui avait assassiné son beau-frère Sychée, le mari de la reine Didon). Vénus exauça, au-delà même du désir exprimé, la prière que lui avait adressée le sculpteur. Celui-ci, d'après la légende, avait sculpté dans l'ivoire une magnifique statue de femme si belle qu'il en était tombé amoureux (Ovide, Métamorphoses). Dans sa passion il demande à Vénus, lors d'une fête célébrée en son honneur, de lui accorder une femme qui ressemblât à sa statue. Au retour de la fête, la statue était devenue vivante! (Ovide, Métamorphoses). Pygmalion l'épousa et leur enfant reçut le nom de Paphos, qui donna son nom à une ville de Chypre où un oracle de Vénus fut installé.

Il est à noter que cette histoire de Pygmalion ne nous a été rapportée dans l'antiquité que par Ovide mais qu'elle a connu dans la postérité de nombreux prolongements : nous connaissons, sur le sujet, un opéra de Rameau, un autre de Rousseau et dans la littérature, nous citerons le Pygmalion de B. Shaw.

Les poètes élégiaques n'ont évidemment pas manqué d'accorder leur tribut à Vénus une Vénus qui peut revêtir l'aspect de celle qui préside aux aventures amoureuses (Ovide, L'art d'aimer) ou de celle qui protège les amours clandestines (Tibulle, Élégies). Les plaisirs de l'amour demandent de la discrétion et de la pudeur et ce n'est pas toujours le cas! (Ovide, L'art d'aimer). Mais c'est surtout la passion, la passion dévorante que Vénus déchaîne dans le coeur des hommes comme des femmes. Elle avait, on s'en souvient (cf. dossier Aphrodite) promis à Pâris l'amour d'Hélène ; cette promesse enflamma le coeur du prince troyen et sa passion se déchaîna encore plus lorsqu'il vit la reine de Sparte (Ovide, Héroïdes). Mais ce sont surtout les femmes qui deviennent les victimes de Vénus : Médée (Sénèque, Médée), Phèdre (Sénèque, Phèdre) ou, comme nous le verrons plus loin, Didon. Vénus règne véritablement sur le monde (Lucrèce, De la nature, Ovide, Fastes). D'ailleurs un texte tardif comme le Pervigilium Veneris (IIe ou IVe siècle ap. J.-C.) célèbre encore la renaissance de la vie dans le monde au printemps.

Il nous faut maintenant en venir au rôle important joué par Vénus dans la conscience que les Romains avaient de leur origine divine par l'intermédiaire d'Énée. Homère, déjà, avait suggéré que la descendance d'Énée règnerait (Homère, Iliade). Mais c'est l'Énéide de Virgile, le récit des errances d'Énée depuis la dernière nuit de Troie jusqu'à son arrivée, après bien des aventures, aux rivages du Latium, qui nous montre le constant soutien de Vénus à son fils. On doit remarquer cependant qu'au fond Énée pourrait se passer de ce soutien : de toute éternité, pourrait-on dire, les décrets du destin ont décidé de l'existence de Rome comme héritière des Troyens et comme future maîtresse de tout le bassin méditerranéen. Mais les puissances (et les divinités, telle Junon) hostiles à ce destin font tout pour empêcher la réalisation de celui-ci. D'où toute une série d'épreuves que Vénus aide son fils à surmonter.

Voici tout d'abord la flotte des Troyens aux prises avec une effroyable tempête, déchaînée par Éole sur les ordres de Junon au large de la Sicile. Neptune calme cette tempête, et la flotte ou ce qu'il en reste apparemment aborde en Libye, non loin de la future Carthage. Devant ce coup du sort Vénus se prend à douter des brillantes destinées promises à son fils (Virgile, Énéide). Rassurée par Jupiter (Virgile, Énéide) elle vient, sous un déguisement, expliquer à son fils dans quel pays il se trouve et l'engage à se diriger vers la ville nouvelle qui se construit, Carthage (protégée par Junon), et sa reine, Didon (Virgile, Énéide). Mais Vénus craint un peu cette «hospitalité junonienne» et, pour prévenir tout danger dirigé contre son fils, elle charge Cupidon de remplacer le fils d'Énée, le petit Ascagne (ou Iule), qu'elle endormira et transportera à Cythère, et de décocher ses flèches dans le coeur de la reine pour qu'elle s'éprenne d'Énée (Virgile, Énéide). Didon, effectivement, pour prolonger le repas, demande à Énée de raconter ses malheurs depuis la chute de Troie (livres II et III de l'Énéide).

La prestance d'Énée, le récit de ses malheurs et... les flèches de Cupidon ont déclenché dans le coeur de la reine Didon une brûlante passion (Virgile, Énéide). Junon propose alors à Vénus d'unir Énée à Didon : bon moyen, pense-t-elle, pour écarter Énée de l'Italie et de l'empire qu'on lui a promis en ce pays et, éventuellement, de le transférer à Carthage. Vénus comprend la feinte mais laisse faire (Virgile, Énéide). Rappelé à ses devoirs Énée part malgré la douleur de Didon et ses imprécations (Ovide, Héroïdes) ; il s'arrête en Sicile où il célèbre des jeux pour l'anniversaire de la mort de son père Anchise. Junon, furieuse, fait incendier les vaisseaux par les femmes troyennes lasses d'errer sur les mers. Avec le restant de sa flotte Énée repart mais Vénus, qui se souvient de l'épouvantable tempête suscitée jadis en ce lieu par Junon (cf. supra), demande à Neptune d'assurer une bonne navigation à son fils. Neptune la rassure (Virgile, Énéide).

Énée arrive enfin en Italie et est bien accueilli par le roi Latinus qui lui promet sa fille en mariage ; mais celle-ci avait un prétendant, Turnus, le roi des Rutules. Junon intervient alors de nouveau et s'arrange pour déclencher une guerre entre les Troyens et les Rutules. Heureusement Énée reçoit le soutien du roi Évandre qui lui montre le futur site de Rome. Là encore Vénus intervient et demande à son époux Vulcain de forger des armes pour son fils (Virgile, Énéide). Cependant les combats font rage et la situation n'est guère florissante pour les Troyens. Une dernière fois Vénus et Junon s'opposent : Vénus, désespérée, rappelle toutes les épreuves subies par son fils et voudrait au moins sauver... son petit-fils (Virgile, Énéide). Junon réplique violemment mais Jupiter calme le jeu : il sait bien que, en définitive, les destins favorisent Énée (Virgile, Énéide).

Nous verrons une dernière intervention de Vénus en faveur de son fils : blessé grièvement au cours d'une mêlée, Énée a dû se retirer du combat et personne n'arrive à lui retirer du corps la flèche qu'il a reçue (Virgile, Énéide). Vénus alors intervient... et le miracle se produit (Virgile, Énéide).

Ce bref résumé de l'épopée nationale romaine, dont le protagoniste est Énée, ne manque donc jamais, par les interventions de Vénus, sa mère, de rappeler la filiation divine de celui dont la descendance allait donner naissance aux Romains. En même temps Virgile fixe là pour la postérité la légende des origines de Rome.

Cette légende fut apprise, retenue et cultivée du Moyen Âge jusqu'à nos jours ; elle fait partie de notre héritage, de notre patrimoine culturel. La preuve en est le grand nombre d'oeuvres que, dans la littérature française, ont suscitées le personnage d'Énée et ses aventures (une thèse récente a même été soutenue [en 1999] sur «Le personnage d'Énée dans la littérature française»). Dans cette postérité nous nous arrêterons au XVIIe siècle, le «Grand siècle» qui avec ses guerres de conquête, son hégémonie politique et militaire, présente quelque chose de «romain». Ce goût du grandiose peut se constater également dans les choix architecturaux de l'époque.

Mais derrière cette façade grandiose grouille tout un monde d'opposants qui contestent ce règne d'ordre et de discipline : libertins et pamphlétaires de toutes sortes. Les libelles et les pamphlets circulent sous le manteau : on les lit, on les répète, on se les passe et ces «Mazarinades» (le mot semble avoir été créé par Scarron) critiquent le pouvoir absolu, l'ordre et l'autorité fondés sur la raison. Furetière et Scarron, parmi une foule d'autres, illustrent cette veine. L'Énéide reçoit alors un très grand nombre de déguisements et de travestissements burlesques ; plusieurs chants, individuellement, subissent ce traitement. Le plus connu de ces travestissements est justement Le Virgile travesti de Scarron (sept chants et demi sur les douze de l'Énéide ). Paru en 1648, il est écrit en octosyllabes, vers burlesques par excellence, qui accélèrent le rythme et accentuent la familiarisation. Nous citerons donc quelques passages de cette oeuvre, correspondant à ceux de l'Énéide que nous avons cités (Scarron : Le Virgile travesti).

Pour terminer signalons que le plus beau coup de dés s'appelait «le coup de Vénus» : les quatre faces planes des osselets devaient porter quatre chiffres différents ; le «coup de chien» , le pire, faisait sortir un as ou un six sur un des osselets. (Properce, Élégies et Suétone, Auguste)

Signalons aussi que le mois d'avril était consacré à Vénus (Macrobe, Saturnales) ; le 1er de ce mois était la journée des femmes (Ovide, Fastes) ; enfin, il faut savoir que notre «vendredi» est issu de «Veneris dies» (le jour de Vénus).

Iconographie

Innombrables sont les représentations de Vénus, entre autres comme peintures murales : une belle Vénus dans une coquille figure ainsi dans le péristyle de la Casa di Venere à Pompéi ; une autre peinture resta célèbre dans l'antiquité c'est celle d'Apelle, la Vénus anadyomène. En sculpture, la Vénus de Cnide, due à Praxitèle, nous est connue par une copie romaine ; en France, nous citerons, entre autres, la Vénus d'Arles et, bien sûr, la fameuse Vénus de Milo.

 
Mythes et Mythologie Musée Vivant de l'Antiquité